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La France rêve-t-elle encore de souveraineté numérique?

Habituellement, l'idée se fait accueillir par les moqueries des geeks, mais cette fois, elle excède les responsables gouvernementaux chargés du numérique.

Habituellement, l'idée se fait accueillir par les moqueries des geeks, mais cette fois, elle excède les responsables gouvernementaux chargés du numérique. - Lionel Bonaventure - AFP

Comment se passer d’Apple, de Google ou de Microsoft? Pour les députés Delphine Batho et Laurent Grandguillaume, il suffit de créer un système d’exploitation national. Pour Gilles Babinet, cette proposition révèle une chose, "l'incompétence de ses initiateurs".

La France n’arrive toujours pas à accepter le retard qu’elle a pris dans les nouvelles technologies face à Google, Facebook, Apple ou Microsoft. Mais surtout, nos élus pensent qu’il est toujours temps de lancer une nouvelle offensive. Laquelle? Celle qui consisterait en la création d'un système d’exploitation national. Plus qu’une idée, cette proposition très sérieuse s’est fait une place dans le projet de loi numérique d’Axelle Lemaire.

Les députés y ont inséré un article (16 Ter) pour demander un rapport sur la création d'un Commissariat à la souveraineté numérique, rattaché au Premier ministre, dont la mission serait de superviser le développement d'"un système d'exploitation souverain et de protocoles de chiffrement des données". Rien de moins.

Un système "libre et respectueux des lois"

L’idée n’est pas nouvelle. Elle a été lancée en 2014 par Pierre Bellanger dans un livre intitulé "La souveraineté numérique". Le patron de Skyrock estimait à juste titre que le business numérique se bâtissait sur un OS et un navigateur, comme l’ont démontré avec talent Apple, Google ou Microsoft. Reprise par Arnaud Montebourg, l'idée revient sur le devant de la scène grâce à Delphine Batho, ex-ministre de l’Écologie et Laurent Grandguillaume, député de la Côte d'Or récemment nommé médiateur dans le conflit qui oppose taxis et VTC, qui estiment qu’il y a "urgence à ce que la France ait une politique de souveraineté numérique".

L’ex-ministre de l’Écologie a même des pistes pour que nos techniciens se mettent au travail. Pas question de tout reprendre à zéro pour créer ce système "ouvert et démocratique". Son idée est de partir d'un noyau Linux permettant de soutenir "le développement collaboratif d'un écosystème numérique libre, respectueux des lois, dans lequel les citoyens comme les entreprises puissent avoir confiance".

Comme à chaque fois, cette idée a été accueillie par les moqueries des geeks, mais cette fois, elle excède les responsables gouvernementaux chargés du numérique.

"On n'est pas en Corée du Nord!"

Le premier à tirer sur le projet Batho a été Guillaume Poupard, directeur général de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) qui a déclaré à Numerama qu'il "n’y cro[yai]t pas du tout". Et, contrairement à sa réserve habituelle, il répond aux porteurs du projet que, "si c'est pour faire un OS entièrement maîtrisé par l'État pour mettre plein de saletés dedans, je m'y opposerai. On n'est pas en Corée du Nord!". Une allusion à la loi renseignement qui permet à l’État de scruter sans contrôle les données personnelles des citoyens?

Même ton pour Gilles Babinet, représentant des intérêts numériques de la France à la commission européenne qui dans un tweet estime que l’idée est "ridicule" et qu’elle ne fait que "révéler l'incompétence de ses initiateurs".

De son côté, Bercy semble dans l’embarras face à cette proposition. Les services d’Axelle Lemaire, secrétaire d’État au numérique, confirment sans surprise que "le sujet de la souveraineté numérique est important" et que l’amendement permettra de "poursuivre le débat".

La loi numérique devrait passer devant le Sénat à la fin avril, mais il faudra attendre trois mois de plus pour que les propositions sur l'OS souverain soient remises aux parlementaires. Un délai qui permettra peut-être à Delphine Batho d'aborder le sujet sur son blog dont le dernier post remonte à l’élection de François Hollande en 2012.

Pascal Samama avec AFP