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La Chine peut-elle vraiment se passer de Windows?

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Pékin souhaite débarrasser son administration du système d'exploitation américain d'ici à 2022. L'ambition n'est pas nouvelle. Mais une alternative made in China tarde à émerger.

Guerre commerciale oblige, Pékin souhaite accélérer sa sortie de Windows, le système d'exploitation (OS) pour PC de Microsoft qui domine le marché local. Une directive prévoit en effet d'interdire à l'administration et aux institutions chinoises d'utiliser d'ici à 2022 du matériel et des logiciels étrangers et de privilégier des acteurs locaux. A cette date, 100% du parc matériel et logiciel devra avoir été renouvelé...

Pour autant, le développement d'un OS souverain n'est pas une mince affaire, même en Chine. D'ailleurs, cela fait déjà plusieurs années que Pékin planche sur cette question. En fait, Pékin s'interroge sur sa dépendance aux technologies américaines (et des risques induits de piratage via d'éventuelles "portes dérobées") depuis la fin des années 1990. Mais avec un succès relatif.

"Sevrer" le pays des technologies étrangères

A cette époque, une première tentative est annoncée, nommée RedFlag ("drapeau rouge") et basée sur un dérivé de Linux, un système d'exploitation open-source, c'est-à-dire dont le code est libre d'accès. Mais la montée en puissance ne se fait pas, notamment à cause de la fermeture de la société RedFlag Software qui en est à l'origine.

A la suite de cet épisode, Pékin décide de prendre en main ce dossier, convaincu d'avoir la capacité technique de son ambition à travers son enseignement supérieur. En 2014, Pékin affirme à nouveau son intention de se passer des technos américaines à travers la Chinese Academy of Engineering missionnée pour développer un OS souverain grand public. COS pour China Operating System est lui aussi basé sur Linux et doit permettre de motoriser les PC mais aussi et surtout les tablettes ou encore les smartphones. 

Mais l'échec est cuisant. COS ne convainc pas les fabricants et suscite les inquiétudes en termes de respect de la confidentialité. L'objectif affiché par les officiels de "sevrer" le pays des systèmes d'exploitation conçus à l'étranger en deux ans grâce à cet OS est raté puisqu'à fin 2016, Windows dépasse toujours les 91% de parts de marché dans le pays, selon les données historiques de StatCounter.

L'initiative la plus palpable se nomme Kylin. Développé depuis 2001 par l'université de technologies pour la défense, le système d'exploitation, encore dérivé de Linux, a d'abord vocation à équiper les ordinateurs du ministère de la Défense et de l'Armée avant que Pékin ne change d'avis en mai 2019, en estimant que les OS basés sur Linux ne sont pas appropriés. Le développement d'un nouvel OS 100% local pour l'armée est ordonné et est confié à l'"Internet Security Information Leadership Group", une nouvelle entité qui relève directement du Comité central du Parti communiste chinois (PCC). Objectif: proposer un OS personnalisé avec une approche de "sécurité par l'obscurité", autrement dit avec un système étanche où il est quasiment impossible de lire ou d'intervenir sur le code source. 

Presque 9 PC sur 10 encore sous Windows

Côté grand public, en 2013, une version "grand public" de Kylin baptisée Ubuntu Kylin est lancée. Elle deviendra NeoKylin et connaîtra un certain succès. Développé par China Standard Software (basé à Shanghai), il s'agit certainement de l'OS souverain domestique le plus abouti et le plus crédible à ce jour. En 2015, le fabricant américain Dell précise ainsi que 40% de ses ordinateurs vendus en Chine sont équipés de NeoKylin.

C'est un début. Mais la Chine est encore très loin de son "sevrage " aux OS américains. Selon les chiffres de StatCounter, sur PC, Windows détenait encore 88% de parts de marché en novembre dernier contre 90% un an plus tôt, devant macOS (Apple) avec 8,22%. Les alternatives officielles ou non n'ont donc que les miettes.

Même sanction pour les smartphones où Android de Google dépasse à la même date les 83% de parts de marché devant iOS (iPhone) avec 16%, toujours selon StatCounter. Le boycott américain pourrait jouer et Harmony OS, développé par Huawei, pour contrer l'impossibilité d'utiliser les services de Google, pourrait se hisser à 2% du marché chinois en 2020 selon Counterpoint

Mais en forçant la main aux administrations et aux institutions, à travers cette fameuse directive, Pékin pourrait accélérer le grand remplacement auquel il tient tant.

Olivier Chicheportiche