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Et si des moustiques OGM débarquaient en France?

Une exemplaire de moustique tigre de type Aedes Aegypti, vecteur de la dengue et du chikungunya, dont Oxitec a créé une version génétiquement modifiée.

Une exemplaire de moustique tigre de type Aedes Aegypti, vecteur de la dengue et du chikungunya, dont Oxitec a créé une version génétiquement modifiée. - Mahdi Karim - Wikimedia -CC

La Floride s'apprête à lâcher des moustiques génétiquement modifiés sur son territoire pour lutter contre la dengue et le chikungunya. Des maladies qui font rage aussi en France.

D'ici quelques mois des millions de moustiques génétiquement modifiés seront peut-être lâchés dans les Keys, cette région de Floride réputée pour son climat tropical. Les chercheurs britanniques qui les ont conçus attendent juste l'autorisation des autorités américaines pour procéder à cette opération de prophylaxie, rapportait l'agence AP lundi 26 janvier. Ces insectes mutants ont en effet été mis au point pour lutter contre deux maladies transmises par leurs homologues non-modifiés, pour lesquelles il n'existe aucun traitement: la dengue et le chikungunya

> Comment ces mutants luttent contre les maladies?

Ils sont censés condamner la descendance d'un terrible moustique tigre, autrement appelé Aedes aegypti, dont la femelle, en piquant, transmet ces virus. L'ADN de ces moustiques "améliorés", mis au point par Oxitec, une entreprise de biotechnologie britannique, a subi une modification pour y insérer des fragments d'herpès, de bactérie E.coli, ainsi que… de corail et de chou!

Les chercheurs d'Oxitec assurent ne libérer que les mâles génétiquement modifiés. Les larves femelles, qui, devenues adultes, pourraient piquer les humains, seraient éliminées. Les moustiques transgéniques libérés pourrait ensuite s'accoupler avec des femelles dites "sauvages". Grâce leur ADN transformé, les larves issues de leurs ébats n'atteindraient jamais l'âge adulte. Ainsi, la population de moustiques Aedes pourrait diminuer.

Oxitec a déjà mené des essais concluants au Brésil, en Malaisie et aux Îles Caïman. Sur ce dernier territoire, la biotech affirme avoir éradiqué 96% de l'espèce concernée.

> Que craint la population de Floride ?

Pour mener ses tests aux Etats-Unis, Oxitec n'attend plus que l'autorisation de la Food and Drug administration. Une validation de son brevet permettrait au labo de "lâcher ses insectes", sans même solliciter l'avis de la population locale ou de la communauté scientifique, s'indigne l'auteure d'une pétition sur le sujet, Mila de Mier, qui se présente comme une habitante d'une des nombreuses îles des Keys. 

Ce texte a été signé par près de 140.000 personnes. Des populations environnantes effrayées à l'idée d'être piquées par "quelques femelles mutantes qui auraient échappé à la vigilance des chercheurs d'Oxitec". Est-ce qu'une telle piqûre générerait une modification de l'ADN humain? se demandent-elles. Elles craignent également que, comme l'ont montré plusieurs retours d'expérience avec les OGM, la nature ne s'adapte à ces nouvelles menaces. Ainsi, le moustique tigre pourrait devenir "plus agressif", le virus de la dengue "muter et devenir encore plus dangereux", le corps humain moins combatif contre ses assauts.

Autre risque, pointé cette fois par l'agence de surveillance sanitaire brésilienne : l'extinction de l'espèce d'Aedes Aegypti pourrait favoriser un moustique concurrent, l'Aedes Albopictus, lui aussi vecteur des virus de la dengue et du chikungunya.

> Ces moustiques OGM auront-ils leur place en France?

Ces maladies, longtemps circonscrites aux régions intertropicales, gagnent les zones tempérées. Récurrentes à la Réunion et aux Antilles, elles menacent désormais le sud de la France qui a connu ses premiers cas autochtones de chikungunya en 2010. 

En France, aucune demande n'a été formulée par Oxitec, confirme le ministère de l'Environnement. Si l'envie en prenait la start-up britannique, elle solliciterait ce ministère, qui chargerait le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) de rendre un avis sur la question. Mais l'Hexagone, qui a déjà adopté un moratoire sur les OGM végétaux, ne semble certainement pas la cible la plus réceptive à ce type d'expérience.

> Combien coûtent ces épidémies?

Mesurer le rapport qualité-prix des moyens de lutte contre ces maladies relève de l'exploit, et chiffrer leur coût du tour de force. Pour y parvenir, il faudrait prendre en compte, outre le montant des soins dispensés aux patients, l'activité extraordinaire des hôpitaux. Mais aussi, les coûts indirects générés par les journées de travail perdues pour le patient et ceux qui s'occupent de lui. Ou encore les dépenses consenties par la société pour prévenir et/ou contenir l'épidémie.

Des chercheurs singapouriens ont mené cet exercice pour la dengue. En ne prenant en compte que les coûts directs, sans estimer, par exemple, le manque à gagner lié à la désaffection des touristes, le montant aurait atteint plus de 160 millions de dollars sur la seule année 2006. 

La start-up britannique se lance en tout cas sur un marché colossal. Plus de 2,5 milliards de personnes dans le monde étaient exposées à la dengue en 2011, selon l'OMS. Et à la faveur de la mondialisation et du changement climatique, la propagation des maladies tropicales a de beaux jours devant elle. 

Nina Godart