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Le climat, nouveau driver de business ?

Les entreprises, toutes les entreprises, ont-elles intégré le temps long de la transition énergétique dans la conduite de leurs affaires ?

Les entreprises, toutes les entreprises, ont-elles intégré le temps long de la transition énergétique dans la conduite de leurs affaires ? - © Pixabay

Dans la lutte contre le changement climatique, les entreprises ont un rôle à jouer. Celui d’intégrer la transition énergétique et les impacts climat de leurs activités à leurs modèles économiques. Le climat peut-il devenir un driver de business ? Plusieurs syndicats et fédérations d'entreprises témoignent.

MEDEF : un manifeste pour le climat

En mai 2015, le MEDEF a publié un manifeste intitulé «Pour que le Terre garde ses couleurs, les entreprises s’engagent pour le climat». En notant que les comportements sociétaux, les business-models des États et des entreprises vont inévitablement et rapidement évoluer, l’organisation patronale souhaite «anticiper et apporter des solutions à la hauteur des enjeux».

Son président, Pierre Gattaz, souligne que : «Le changement climatique est un défi majeur pour la planète et les générations futures. Les entreprises ont un rôle central à jouer pour anticiper et apporter les solutions, sources de croissance et d’emploi».

En dix points, le document trace les perspectives et rappelle le rôle des entreprises françaises dans la lutte contre le changement climatique, «car ce sont elles qui concevront et proposeront une très large part des solutions, -existantes ou à venir-, à mettre en œuvre». Se félicitant que de nombreuses filières d’excellence œuvrent, de longue date, pour construire une économie à faibles émissions en combinant les apports de grands groupes et ceux des PME.

Le manifeste appelait également à une tarification du carbone, «moyen le plus pertinent -sinon le seul- pour diffuser dans toute la chaîne des acteurs économiques le recours aux solutions à bas carbone». La COP21 ne leur aura pas apporté satisfaction sur ce point.

Enfin, l’accent est mis sur le driver qu’est l’innovation, à condition qu’elle soit «technique […], mais également financière voire sociétale», en prenant comme exemple les formidables perspectives et opportunités que sont la révolution numérique et la captation et stockage de carbone (CCS).

CJD : l’interventionnisme environnemental pour sensibiliser

Pour Richard Thiriet, président national du Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprises (CJD), «la spécificité de nos 4500 adhérents c’est, depuis une vingtaine d’années, de considérer la performance de l’entreprise comme globale. À savoir que, si le critère économique est indispensable, les enjeux sociétaux, sociaux et environnementaux comptent aussi.»

S’il constate que l’entrepreneuriat a changé, lui aussi, avec une recherche de bonheur personnel qui prédomine et des jeunes qui s’investissent plus dans l’économie sociale, «les modèles de société sont en train de changer et de nouveaux enjeux apparaissent», il tempère en rappelant que «la prise en compte de la question environnementale reste neuve dans l’entreprise».

Parmi les solutions portées par le CJD, celle d’un rôle accru de l’État sur la question environnementale. «L’interventionnisme de l’État que je critique quant au combat de l’emploi, est essentiel quand il s’agit d’environnement». En cause, une maturité différente entre les deux sujets : «sur la question de l’environnement, l’entrepreneur est aujourd’hui dans la même réflexion qu’il y a cinquante ans sur la question sociale».

Paradoxal pour une organisation qui ne cesse de demander moins d’intervention de l’État sur la question de l’emploi ? «Il faut arrêter de penser que l’incitation, comprenez les subventions, permettent systématiquement la prise de conscience. C’est la contrainte qui la permet. Nous réussirons le pari de la COP21 par la contrainte» tranche-t-il.

Pour le président du CJD l’environnement doit désormais s’insérer dans toutes les prises de décisions. En témoigne la labellisation Lucie obtenue par le CJD en novembre 2015, ou des actions menées auprès de la Banque de France pour que celle-ci pondère de 10% la notation, jusque là uniquement financière, des entreprises en fonction de critères RSE.

L’environnement est aussi un driver d’innovations et de créations de nouvelles entreprises, Richard Thiriet, se félicite «qu’une nouvelle vague d’entrepreneurs arrive, porteurs de solutions technologiques ou comportementales».

CGPME : privilégier les approches pragmatiques

La Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises (CGPME) assure la représentation et la défense de l'ensemble des petites et moyennes entreprises françaises, tous secteurs confondus (industrie, commerce, services, artisanat). Elle regroupe à la fois des fédérations professionnelles et des structures territoriales interprofessionnelles.

Guillaume de Bodard en est le Président de la commission Environnement et Développement Durable. Pour lui, le lien entre entreprise et climat ne doit pas être monolithique : «Il y a trois millions d’entreprises en France dont 99% de TPE et PME. Elles ne pas impactées de la même façon selon leur secteur d’activité. A priori, le secteur industriel est plus concerné que celui des services».

En souhaitant que les PME «ne soient pas les grandes oubliées de la COP21», Guillaume de Bodard met en garde : «la France a une particularité malheureuse : elle réglemente ! Depuis le Grenelle de l’environnement, nous faisons face à une inflation de décrets et règlements. Or, cette pléthore de textes ne tient pas compte de la taille de l’entreprise. Attention à l’effet repoussoir !»

De fait, la CGPME, membre du Conseil National de la Transition Écologique, souhaite promouvoir les meilleures pratiques en leur donnant des facilités «c’est tout le sens de la notion de mieux et moins disant dans la relation entre donneurs d’ordres et fournisseurs», précise Guillaume de Bodard, «nous avons montré au Grand Palais, dans le cadre de Solutions COP21, ce que les PME savaient faire en matière de lutte contre le changement climatique, nous croyons beaucoup à la RSE et à la performance globale. Les enjeux sont extrêmement importants dans la relation client-fournisseurs».

Et de conclure, «ne passons pas à côté de cette évolution pas un trop-plein de réglementations, car elle comporte de nombreux points positifs».

FBN : la culture du long terme et de la transmission

Organisation beaucoup plus spécifique, le Family Business Network France (FBN) est un réseau international regroupant dix-milles actionnaires, dirigeants et membres familiaux d’entreprises familiales et plusieurs milliers d’ETI, PME ou groupes de plus de soixante nationalités, sur tous les continents.

Caroline Mathieu, Déléguée Générale du FBN France, précise que «dans l’entreprise familiale on s’affranchit de la vision uniquement court et moyen terme. La spécificité première, c’est le long terme, une vision sur des générations. Le temps long est donc une dimension qui est totalement familière, naturelle et stratégique».

Il est souvent question d’héritage, de transmission, de valeurs, de générations dans le discours des dirigeants du FBN. La même terminologie utilisée pour parler climat ou planète. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si, pour les 25 ans du FBN, il a été établi le «Pacte pour un futur durable». Il consigne quatre engagements : les proches, les communautés, l’environnement et les générations futures. «Ce pacte s’inscrit dans une action au quotidien. Il engage l’organisation sur les 25 prochaines années» précise Caroline Mathieu.

Cet anniversaire a été l’occasion d’inviter Al Gore dans le cadre d’une soirée d’échanges sur le climat et les implications particulières dans les entreprises familiales. «Nous avons constaté que les plus jeunes de nos participants étaient très impliqués dans les discussions. Ils ont grandi avec ces sujets et l’intérêt chez eux est naturel. Ils avaient énormément de questions à poser» note la déléguée générale, qui précise que des conférences et ateliers sont organisés tout au long de l’année sur ces questions pour que la continuité de l’action se fasse au quotidien.

Et de se réjouir que la prise en compte de ces questions «soit du domaine du culturel dans les entreprises familiales».

Club PME Climat : porter la voix des PME actives

Le Club PME Climat a été fondé en 2014 à l’initiative de sept PME membres du Global Compact France. Deuxième réseau au monde du Global Compact mondial, il regroupe 1100 adhérents dont 800 PME.

Ce n’est pas à proprement parler une organisation patronale, mais un réseau d’entreprises qui, considèrent qu’elles ont un rôle à jouer sur les enjeux climat. Marc Jacouton, le Président du Club PME Climat précise : «n’ayant pas les moyens des grands groupes, nous avons choisi la voie collective pour exprimer nos engagements de gouvernance. Chacune des PME membres, est fournisseur de grands donneurs d’ordre. Le sujet climat, elles connaissent. Mais ne sont pas assez audibles».

Il faut dire que les enjeux climat -et plus largement RSE- sont entrés depuis plusieurs années dans les exigences d’achat des groupes. «Intégrer cette donnée dans l’offre des PME, c’est rechercher plus de compétitivité. Cela doit être un avantage business» assure Marc Jacouton, «nous ne sommes pas très favorables au tout règlementaire, car cela impacterait la compétitivité des PME. Et en ce moment, les trois millions de PME françaises ont besoin de compétitivité !»

La COP21, si elle a pu paraître lointaine à de nombreux patrons de PME, «plutôt ancrées sur les territoires et pas forcément avec une vision internationale», de l’avis de Marc Jacouton, aura à minima établi un point de départ. «Le mérite du climat, c’est qu’il devient déclencheur et structurant d’une politique RSE plus complète, c'est-à-dire travailler sur tous les climats de l'entreprise». Et certainement une pression achat de la part des grands donneurs d'ordres, qui, tempère le président du Club PME Climat, «savent travailler en partenariat et accompagner leurs fournisseurs pour les faire grandir !»

À la lumière de ce qu’expriment les différentes organisations de dirigeants d’entreprises, la vision long terme semble entrer dans les pratiques. On peut les croire, car à la différence du comportement individuel qui obéit à d’autres facteurs plus centrés*, les entreprises ont à composer avec un ensemble de pressions. On pense bien sûr à la réglementation, aux diverses obligations existantes et à venir, à celles exercées par les concurrents ou les clients, mais aussi au risque réputationnel. Car cela devient une donnée de marché. Les entreprises «climato-ignorantes» s’exposent potentiellement à l’opprobre de la société civile.

Un risque qu’il n’est guère raisonnable de courir.

* voir article sur les comportements individuels

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Yves Cappelaire