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Duel au couteau entre Bouygues et Bain pour racheter Equans

Les deux favoris se livrent une bataille acharnée. Surenchère sociale, promesses financières et politiques, tout y passe. Equans est la clé de la consolidation du secteur.

C’est la dernière ligne droite pour la vente d’Equans, la filiale de service à l’énergie d’Engie. Dans deux semaines, les trois candidats remettront leurs offres fermes: Bouygues, Eiffage et Bain, depuis l’abandon de Spie. La bataille fait rage entre les deux favoris, Bouygues et le fonds américain Bain. "Les couteaux sont sortis", résume un acteur du dossier. Attaques, coups de bluff et coups bas, tout y passe depuis quelques jours.

Tout les oppose. Bouygues est un grand groupe industriel français, figure du capitalisme familial dont l’héritier, Martin Bouygues, règne depuis trente ans… En face, Bain est un des plus grands et anciens fonds d’investissement américain. Doté de 130 milliards de dollars d’actifs, il a été fondé en 1984 par Mitt Romney, ancien candidat républicain à la présidentielle américaine.

Autant d’argument que chacun utilise pour savonner la planche de l’autre.

"Veut-on vendre une pépite française à un fonds américain créé par Mitt Romney juste après la polémique sur les sous-marins australiens?", s’emporte un proche de Bouygues. Un à zéro.
"Ça commence à faire beaucoup si le gouvernement vend Equans à Bouygues après avoir donné M6 à TF1", reprend-on de volée dans l’entourage de Bain. Un partout.

Surenchère sociale

Sur le fond, les deux groupes se livrent une surenchère sociale depuis plusieurs semaines. Car en plus de convaincre les syndicats, il faut aussi montrer patte blanche auprès de l’Etat, actionnaire d’Engie à 23%, qui validera le choix du repreneur. Bain a visé très haut en premier, engagé au maintien des emplois sans départs contraints pendant cinq ans. Un point clé alors qu’Equans compte 74.000 salariés dont la moitié en France. Embauche de 2.500 emplois, entreprise à mission et actionnariat salarié jusqu’à 5% dans cinq ans… "Personne ne s’attendait à ce qu’un fonds donne le LA sur le social", confie un proche d’Engie. Bouygues a repris la main en promettant aux syndicats, rencontrés il y a dix jours, de créer 10.000 emplois nets d’ici 2026.

Chacun critique le camp d’en face: "les créations d’emplois de Bain ne font que couvrir les départs naturels la première année", entend-on dans l’entourage du rival. Chez Bain, on fait valoir que des doublons en France, dans les 120 directions régionales, seront inévitables entre Equans et Bouygues. "L’enjeu n’est que de quelques centaines de salariés dans les fonctions supports, ajoute un proche du groupe familial. Ils seront reclassés dans les autres fonctions supports du groupe".

"Franciser" l'offre de Bain

Bain se plaint des "peaux de bananes" envoyée par Bouygues sur la rémunération promise à la direction d’Equans et notamment à son patron Jérôme Stubler. Le chiffre de 100 millions d’euros circule, sans qu’il ne soit confirmé. Mais "au bout du compte, le partage de la plus-value concernera les 130 premiers dirigeants!", s’agace-t-on dans le camp du fonds américain.

Pour remporter la mise, chacun joue son va-tout. Bain essaie de convaincre des investisseurs français de rejoindre leur tour de table pour "franciser" sa candidature, comme BPI France. Le fonds propose aussi à Engie de conserver environ 20% d’Equans pour rassurer l’Etat actionnaire qui sera le décideur final. Bouygues se frotte les mains de cette faiblesse et profite de la situation pour marteler son engagement de racheter 100% d’Equans, et seul car "Engie ne veut pas rester actionnaire", assure un bon connaisseur du dossier.

La semaine dernière, chaque candidat a rencontré la direction d’Equans pendant une journée entière. La venue de Martin Bouygues a été perçue comme une marque forte d’intérêt. "Il a dit que son groupe était très motivé", explique un protagoniste des négociations.

L’inconnue Eiffage

Derrière ces favoris reste Eiffage dont la discrétion interroge. Son PDG, Benoit de Ruffray, s’est lui aussi montré très impliqué lors des réunions la semaine passée. Mais Eiffage vaut 8,5 milliards d’euros en Bourse, et "Equans reste une grosse acquisition pour eux, tempère un proche du dossier. Surtout qu’elle serait financée essentiellement par de la dette". Ce qui limite le prix qu’Eiffage proposera dans son offre ferme le 2 novembre. D’autant que, selon nos informations, sa première offre était faible, dans le bas de la fourchette de 5 à 6 milliards d’euros fixée par le vendeur.

"Le groupe a été rattrapé par Engie pour remonter in extremis son prix afin d’être sélectionné pour le second tour", confirment plusieurs sources.

Eiffage aurait ainsi augmenté son prix initial de plusieurs centaines de millions d’euros. "Le groupe n’avait pas toutes les informations nécessaires pour valoriser l’ensemble d’Equans" se contente un proche du groupe.

Dans cette opération, le prix d’Equans est une vraie question. Dès le début de l’opération, début septembre, l’élimination des fonds PAI-CVC avait surpris. Le duo avait, lui aussi, fait une offre proche de 5 milliards d’euros alors qu’ils étaient considérés comme "très motivés". "PAI a été actionnaire de Spie, le concurrent d’Equans pendant cinq ans, lâche un proche du fonds français. Ils connaissent bien ces métiers et donc le bon prix".

Recomposition du secteur

Tout le sujet est là: combien vaut Equans? Il y a un an, Engie espérait vendre sa filiale 4 milliards d’euros. A l’époque, les concurrents, Spie et Bouygues et quelques fonds comme Advent, s’intéressaient surtout aux pépites d’Equans, comme Ineo ou Axima. "Car il y a aussi des contrats de mauvaise qualité, justifie un bon connaisseur d’Equans. Et des sociétés qui n’ont rien à voir avec l’énergie mais laissées dans la corbeille". Mais la mariée a vite plu à Bain qui a fait miroiter à Engie un chèque de 5 à 6 milliards d’euros.

Le fonds américain estime pouvoir tripler la marge d’Equans à 6% et propulser sa valorisation à 10 milliards d’euros dans cinq ans, notamment grâce à l’essor de ses métiers de service à l’énergie aux Etats-Unis. Deuxième acteur européen, Equans va rebattre les cartes du marché. Pour Bouygues, c’est une occasion unique de rattraper le leader Vinci. D’où le prix très élevé, proche de 6 milliards d’euros, qu’il a proposé. "Si Eiffage perd, il s’interrogera sur le rachat de Spie, pour ne pas se laisser distancer par Bouygues et Vinci", décrypte un banquier. Le début d’une longue consolidation dans le secteur.

Matthieu Pechberty Journaliste BFM Business