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Réduire sa contribution au cinéma: mission impossible pour Canal Plus?

Vincent Bolloré n'a pas encore officiellement dévoilé ses intentions

Vincent Bolloré n'a pas encore officiellement dévoilé ses intentions - Serge Surpin Satellifax

"Vincent Bolloré voudrait revoir à la baisse les investissements de la chaîne cryptée dans le cinéma français.  Las, les textes en vigueur l'en empêchent. "

Canal Plus est le premier contributeur financier du cinéma français. Chaque année, la filiale de Vivendi y investit près de 200 millions d'euros pour acheter la moitié de la production hexagonale. Mais, depuis février, son nouveau patron Vincent Bolloré affirme que la chaîne cryptée va très mal. Le 7ème Art s'attend donc à ce qu'il veuille réduire sa contribution au cinéma. En mai, le Figaro a même affirmé que la chaîne cryptée voulait remettre en question trois obligations précises (interrogée sur ce point, la chaîne n'a pas répondu).

Mais "cela pourrait ne pas être possible", estime une récente étude de Barclays. En effet, les obligations de la chaîne ont été formalisées dans un accord avec la filière signé en mai 2015, et qui court jusqu'à fin 2019. Les principales dispositions de cet accord ont été transposées dans la convention conclue avec le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), et surtout dans un décret d'octobre 2015, qui lui-même mettait à jour un précédent décret de juillet 2010. Revue de détail.

1. Se concentrer sur les gros budgets

Selon le Figaro, Vincent Bolloré voudrait "concentrer l'argent sur une dizaine de gros films à succès".

Mais sa marge de manoeuvre est assez limitée. En effet, 17% de l'argent dépensé dans des films français doit être consacré aux films à petit budget, c'est-à-dire moins de 4 millions d'euros. Cette obligation -dite clause de diversité- figure dans l'accord avec la filière et la convention avec le CSA. Et le décret de 2010 impose qu'une telle clause figure dans la convention, sans toutefois fixer de chiffres. 

Dans l'accord, il est également stipulé que "Canal Plus fera ses meilleurs efforts pour ne pas se concentrer sur des films à très gros budget, et veillera à répartir de manière équilibrée ses acquisitions entre les différents niveaux de budget". 

La chaîne cryptée y déclare par ailleurs "avoir pour intention, pour la durée de l’accord, de maintenir un nombre d’acquisition [de films français] compris dans le couloir de nombre de films français acquis par la chaîne durant les 10 dernières années". En clair, le nombre de films français achetés chaque année ne peut descendre en-dessous du plancher constaté sur les 10 années précédentes.

2. Co-produire les films 

Une chaîne de télévision peut mettre de l'argent dans un film de deux manières: soit en achetant le droit de le diffuser, soit en le co-produisant. Cette dernière option peut être plus avantageuse: en effet, si le film obtient un grand succès, alors la chaîne va toucher une petite partie des recettes. 

Selon le Figaro, Canal Plus "serait prêt à dépenser plus à condition qu'on lui permette de devenir co-producteur", pour "pouvoir alimenter son Netflix européen".

Là encore, cette réorientation n'est pas conforme aux textes en vigueur, qui imposent que "plus de 85%" de l'argent dépensé dans des films français le soit sous forme de pré-achat de droits de diffusion avant tournage. Cette obligation figure dans l'accord inter-professionnel, et a été reprise dans la convention et le décret de 2015.

3. Une prime au succès

Selon le Figaro, le chaîne voudrait moduler son investissement en fonction du succès du film en salles pour "reconnecter le financement du cinéma avec le succès public". Selon le quotidien, la moitié de l'investissement pourrait ainsi dépendre des entrées en salles.

Sauf qu'un tel système n'existe que de façon embryonnaire dans l'accord. Précisément, si un film est acheté par Canal pour moins de 4 millions d'euros, mais qu'il réalise plus d'un demi-million d'entrées en un an, alors la chaîne verse a posteriori une prime au succès. Toutefois, ce système est limité à une petite partie (5%) de l'argent investi par Canal.

Bref, pour mener ses projets à bien, Vincent Bolloré devra renégocier l'accord signé avec l'ensemble de la filière, et pour cela obtenir son adhésion, ce qui est loin d'être gagné. "Tout cela pour un gain financier modeste", soulignent plusieurs professionnels, pour qui l'industriel breton agite en réalité ce chiffon rouge pour obtenir le soutien de la filière dans d'autres combats plus importants: obtenir un feu vert à l'accord avec beIN Sports, alléger les obligations imposées par le gendarme de la concurrence en 2017, pouvoir diffuser sur la chaîne cryptée des films plus frais qu'aujourd'hui... 

Jamal Henni