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Pourquoi Le Canard enchaîné peut vraiment tout se permettre

L'hebdomadaire vaudrait plus de 150 millions d'euros

L'hebdomadaire vaudrait plus de 150 millions d'euros - AFP Christophe Archambault

L'hebdomadaire satirique n'échappe pas au déclin de la presse papier, mais il reste rentable et assis sur une cagnotte de 127 millions d'euros. Un cas unique au monde qui lui permet de voir l'avenir avec une très grande sérénité.

Dopé par ses révélations sur le Penelopegate, Le Canard enchaîné affiche des tirages records. Par exemple, pour l'édition du 1er février, l'hebdomadaire a distribué 391.000 exemplaires.

Si l'on ajoute à cela les 74.000 abonnés, les Dom-Tom, l'étranger et les compagnies aériennes, ce numéro se sera écoulé à près de 500.000 exemplaires, soit le plus haut tirage depuis de nombreuses années. 

En temps ordinaire, l'hebdomadaire satirique, distribué par Presstalis, écoule en kiosque 300.000 exemplaires -c'était la moyenne en 2015.

"Internet nous bouffe une partie de nos ventes"

Les records historiques datent toutefois des années 70 ou 80: un million d'exemplaires pour l'affaire Papon en 1981; 900.000 exemplaires pour la feuille d'impôt de Marcel Dassault; ou 800.000 exemplaires pour les diamants offerts par Bokassa à Giscard.

"Il est difficile de faire des comparaisons, ce n’était pas le même climat politique, et Internet n’existait pas. Un succès pouvait durer quatre ou cinq numéros. Maintenant, un numéro pète les ventes, et après c’est fini, car Internet nous bouffe une partie de nos ventes. Mais avec internet, on gagne en notoriété, surtout pour un journal qui ne fait aucune publicité", a expliqué à l'AFP Nicolas Brimo, administrateur délégué.

Refus des modes

Toutefois, Le Canard enchaîné, qui a fêté son centenaire l'an dernier, n'échappe pas au déclin qui frappe la presse papier: ses ventes ont baissé de 28% depuis 2008. Nicolas Brimo avance deux explications à cela: internet et la fermeture de nombreux kiosques. En outre, "lorsqu'un numéro est épuisé, il est quasi-impossible d'effectuer un tirage supplémentaire pour des raisons techniques", ajoute l'administrateur délégué.

Enfin, et non des moindres, l'hebdomadaire ne veut pas céder aux modes: il refuse la couleur, le passage à un petit format, ou la vente en numérique au format pdf, sa présence sur le web se limitant au strict minimum. Nicolas Brimo justifie cette stratégie: "Nous avons eu de nombreuses réflexions sur une vente en numérique. Mais nous n'avons pas trouvé le bon modèle jusqu'à présent. Et nous ne voulons pas concurrencer les kiosquiers, car la vente en kiosque est la base de notre modèle actuel. Mais nous n'excluons pas de proposer une offre numérique dans quelques années".

Trésor de guerre

Si Le Canard n'est pas pressé de changer de formule, c'est qu'il n'a aucune raison de s'inquiéter. D'abord, l'absence de publicité le rend insensible à la conjoncture. Et même si les bénéfices ont fondu ces dernières années (cf. ci-dessous), le journal reste rentable, avec 2 millions de bénéfices en 2016 -un cas rarissime dans la presse écrite. Surtout, il dispose d'un trésor de guerre de 127 millions d'euros, qui lui permettra de tenir très longtemps s'il devenait déficitaire. Même en perdant un million d'euros par an, ce journal unique en son genre aurait ainsi de quoi tenir plus d'un siècle. 

Cette cagnotte est due au fait que tous les bénéfices sont mis de côté. Précisément, les statuts imposent que la moitié des bénéfices soit mis en réserve, tant que cette réserve n'atteint pas le seuil de 75% des capitaux propres, soit un seuil de 93 millions d'euros. L'autre moitié des bénéfices peut être utilisée librement, par exemple distribuée aux actionnaires sous forme de dividendes. Mais en pratique, cette autre moitié est aussi mise de côté. "Aucun dividende n'a jamais été distribué depuis la création", souligne Nicolas Brimo.

Valorisation élevée

Autre raison d'être tranquille: il est donc impossible que le journal change de mains, car son capital est verrouillé. Les statuts (cf. ci-desous) imposent en effet que les actions soient détenues uniquement par les salariés ou les retraités du journal. "Un nouveau salarié peut, plusieurs années après son recrutement, devenir actionnaire, mais doit rendre ses actions s'il quitte le journal. Il ne paye pas ses actions quand il les reçoit, et ne touche rien quand il les rend", explique Nicolas Brimo.

Et de toutes façons, racheter le Canard coûterait une petite fortune. En effet, sa valeur reste exceptionnelle, car très peu de journaux papier sont encore rentables. On peut penser à The Economist, qui dépend assez peu de la publicité (23%). Il y a un an, lors de la montée au capital de la famille Agnelli, l'hebdomadaire britannique avait été valorisé 1 milliard d'euros, soit 12,4 fois son bénéfice opérationnel, ou 2,3 fois son chiffre d'affaires. Avec ces ratio, Le Canard enchaîné pourrait être valorisé entre 25 et 55 millions d'euros, auxquels s'ajoutent sa trésorerie, soit au total entre 150 et 180 millions d'euros.

Les résultats du Canard enchaîné (en millions d'euros)

Chiffre d'affaires
2006: 25 2007: 31,4 2008: 34 2009: 29,4 2010: 30,5 2011: 31,1 2012: 29,9 2013: 25 2014: 24,1 2015: 24,6

Résultat net
2006: +7,8 2007: +6,2 2008: +7,9 2009: +4,9 2010: +4,4 2011: +4,8 2012: +2,9 2013: +2 2014: +2,4 2015: +2,3

Trésorerie
2006: 98,2 2007: 95,2 2008: 103,8 2009: 107,6 2010: 112,1 2011: 117,1 2012: 120,3 2013: 120,7 2014: 124,4 2015: 126,9

Source: comptes sociaux

Les statuts du Canard enchaîné

Bénéfices: "sur le bénéfice de l'exercice diminué le cas échéant des pertes antérieures, la moitié du bénéfice est porté à la réserve statutaire. Cette affectation à la réserve statutaire cesse d'être obligatoire lorsque la réserve statutaire atteint les trois quarts des capitaux propres".

Actionnaires: "le capital ne peut être détenu que par:
-des personnes physiques ayant la qualité de salarié de la société -des personnes physiques ayant eu la qualité de salarié de la société au moment de leur départ en retraite, et n'ayant pas de mandat dans d'autres sociétés de presse -des personnes morales détenues exclusivement par des personnes physiques ayant ou ayant eu la qualité de salarié de la société, et dont l'objet est compatible avec les intérêts du Canard enchaîné Les actions ne peuvent être transmises ou cédées qu'au profit des personnes désignées [précédemment]. La cession de titres de capital à un tiers ou au profit d'un associé, est soumise à l'agrément préalable du comité d'administration. La décision est prise par le comité d'administration à la majorité, le cédant ne prenant pas part au vote. La présente clause d'agrément ne peut être supprimée ou modifiée qu'à l'unanimité des associés. Dans le cas de décès d'un associé, l'attribution des actions aux héritiers est soumise à la procédure d'agrément. Un associé qui perd la qualité de salarié, à l'exception du départ en retraite, est, de plein droit, exclu des associés. Le prix de rachat des actions de l'associé exclu est fixé à la valeur nominale des actions. La société ne peut procéder à une offre au public de ses titres".