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Mais qui a eu la peau de Mathieu Gallet?

Mathieu Gallet a été démis mercredi de ses fonctions de PDG de Radio France

Mathieu Gallet a été démis mercredi de ses fonctions de PDG de Radio France - MARTIN BUREAU / AFP

Dans sa carrière fulgurante, le jeune PDG de Radio France s'est fait beaucoup d'ennemis, à commencer par ses ministres de tutelle et sa successeure à la tête de l'INA, qui ont enrayé sa résistible ascension.

Le 27 février 2014, le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) choisit -à la surprise générale- Mathieu Gallet comme nouveau patron de Radio France. Aurélie Filippetti, lorsqu'elle apprend la nouvelle, est à la fois stupéfaite et furieuse. Pour la ministre socialiste de la Culture, l'impétrant présente la tare d'avoir été le collaborateur de ministres de droite.

Mais à quelque chose malheur est bon. La nomination de Mathieu Gallet libère le poste de PDG de l'INA (Institut national de l'audiovisuel), qu'Aurélie Filippetti offre à sa vieille amie Agnès Saal.

Boîte de Pandore

Six mois plus tard, Agnès Saal ouvre une boîte de Pandore, sans se douter que cela se terminera par la chute de Mathieu Gallet, mais aussi par sa propre perte. Devant la presse, la nouvelle patronne de l'INA dézingue le bilan de son prédécesseur. Et conclut: "Les séminaires dans les châteaux, les grands restaurants... ce n'est pas mon truc". Les journalistes -pas encore informés du train de vie plutôt luxueux de l'ancien patron- ne comprennent pas l'allusion. Mais Mathieu Gallet comprend très bien: "Pourquoi a-t-elle raconté tout ça? Cela ne se fait pas", dira-t-il.

À partir de là, le règlement de comptes entre les deux dirigeants dégénère. Leurs casseroles respectives fuitent dans la presse. Les dépenses de taxi d'Agnès Saal à l'INA sont ainsi révélées, ce qui lui coûte son poste. En face, sont déballés le train de vie de Mathieu Gallet et son recours aux consultants.

En septembre 2015, Agnès Saal, lorsqu'elle est entendue lors de l'enquête judiciaire sur la gestion de l'INA par Mathieu Gallet, se fait un plaisir de l'enfoncer, de même que la garde rapprochée qu'elle a recrutée à l'INA (cf. encadré ci-dessous). Et le tribunal s'appuiera sur ces témoignages pour condamner Mathieu Gallet.

Dans Challenges, Mathieu Gallet racontera même avoir reçu par erreur en mai 2016 un SMS d'Aurélie Filippetti, en réalité destiné à Agnès Saal. Dans ce SMS, l'ancienne ministre de la Culture se félicitait de la parution dans Mediapart d'un rapport accablant sur Mathieu Gallet, et ajoutait: "On continue, il ne faut pas le lâcher"...

De la gym à la pause déjeuner

Mais Aurélie Filippetti et Agnès Saal ne sont pas les seules ennemies de Mathieu Gallet. Il s'est aussi mis à dos une bonne partie du personnel de Radio France. L'un d'eux fait fuiter dans le Canard enchaîné du 18 mars 2015 que le PDG a dépensé plus de 100.000 euros pour refaire son bureau. Pour ne rien arranger, l'article est publié au moment où des mesures d'économies douloureuses sont demandées aux salariés. Une grève illimitée éclate. Au début de la grève, l'intersyndicale est reçue au ministère de la Culture et réclame la tête de Mathieu Gallet, jugé trop distant, et accusé d'aller "faire de la gym à la pause déjeuner" (sic). Mais le cabinet de la ministre les éconduit, et leur répond que c'est avec Mathieu Gallet qu'ils doivent négocier.

Mais les rapports entre Mathieu Gallet et Fleur Pellerin vont aussi dégénérer. La nouvelle ministre de la Culture est d'abord affligée par la fuite sur la réfection du bureau. Elle est ensuite excédée lorsque Mathieu Gallet se défausse sur le gouvernement pour expliquer ses problèmes budgétaires. Elle est enfin furieuse lorsque Mathieu Gallet s'avère incapable de sortir de la grève, qui s'enlise dans une impasse. Au bout de trois semaines, elle accède à la demande des syndicats de nommer un médiateur, ce qui permet de sortir du conflit.

Entre temps, les fuites dans la presse ont déclenché des investigations de la Cour des comptes et d'un service de Bercy, le Contrôle général économique et financier (CGEFI). Ce dernier rend deux rapports, le 10 avril et le 4 mai 2015, qui jugent irréguliers plusieurs marchés passés à l'INA sous Mathieu Gallet. Le 1er juin 2015, Fleur Pellerin transmet les rapports du CGEFI à la justice, qui ouvre l'enquête préliminaire qui conduira à la condamnation de Mathieu Gallet. "La plainte de la ministre n'avait qu'une cible, c'était Mathieu Gallet", dira son avocat Christophe Ingrain. "Fleur Pellerin était légalement obligée de saisir la justice à partir du moment où des irrégularités lui étaient signalées", rétorque un proche de l'ex-ministre.

Finalement, en février 2016, Fleur Pellerin quitte le ministère de la Culture. Mathieu Gallet donne alors le coup de pied de l'âne: "Il y avait un problème de confiance de l'actionnaire et de ma ministre de tutelle. Ça m'a valu des enquêtes à répétition de l'Inspection des finances, de la Cour des comptes, une enquête préliminaire devant le parquet de Créteil. Ce n'est pas très agréable", déclare-t-il en mai 2016. Fleur Pellerin répond en retwittant un article accablant de Mediapart sur Mathieu Gallet... Et un proche de l'ex-ministre assure: "La Cour des comptes et le CGEFI se sont saisis du sujet eux-mêmes, ce n'est pas Fleur Pellerin qui a déclenché leurs enquêtes".

Théories du complot

Mathieu Gallet aura de bien meilleurs rapports avec les ministres de la Culture suivants, Audrey Azoulay et Françoise Nyssen. "La ministre l'appréciait, de même que son directeur de cabinet Marc Schwartz", assure-t-on rue de Valois.

Néanmoins, les proches de Mathieu Gallet font entendre une musique différente. Selon eux, les ennuis du jeune PDG seraient dus à de mauvais rapports avec le pouvoir en place. La condamnation pénale de Mathieu Gallet "n’est pas la raison pour laquelle le CSA l’a écarté", assurait ainsi mercredi soir sur Europe 1 Frédéric Mitterrand. Pour l'ancien ministre de la Culture, "c'est une révocation politique. Mathieu Gallet était devenu quelqu’un de pénible pour le gouvernement en place. La rumeur, totalement fausse, selon laquelle Mathieu Gallet et Emmanuel Macron auraient eu une liaison, a exaspéré le Président". Il y a une semaine, le Canard enchaîné assurait même qu'Emmanuel Macron "vouait une rancune tenace à Gallet depuis la campagne présidentielle". Selon l'hebdomadaire, le candidat aurait demandé au PDG de Radio France de démentir la rumeur de leur idylle, mais ce dernier n'en a rien fait...

Le Point avance une autre théorie: le procureur de Créteil a renvoyé Mathieu Gallet devant le tribunal correctionnel le 22 juin 2017, soit juste une semaine après que François Bayrou (alors ministre de la Justice) se soit plaint de l'enquête menée par France Inter sur le Modem...

Mais ces théories du complot ne tiennent pas debout. D'abord, dans le budget 2018, le gouvernement a choisi de préserver les ressources de Radio France, contrairement aux économies demandées à France Télévisions qui ont semé la zizanie en interne et fragilisé sa patronne Delphine Ernotte. Ensuite, Mathieu Gallet s'était placé ces derniers mois dans la perspective d'une fusion des sociétés de l'audiovisuel public, avec l'ambition d'en devenir l'unique patron. Dans cette perspective, il a exposé à plusieurs reprises sa vision de l'audiovisuel public, notamment dans une note pour le think thank Terra nova. Le jeune PDG n'aurait pas entrepris une telle campagne s'il pensait être carbonisé auprès du pouvoir en place...

Réseau de l'ombre

Au demeurant, Mathieu Gallet est prompt à voir des complots. Lors de la grève à Radio France et des fuites à répétition dans le Canard enchaîné, il avait dénoncé "une sorte de chasse à l'homme, [...] de l'acharnement, voire une cabale, par un réseau de l'ombre, administratif et politique. [...] Mon honneur est touché. C'est pour ça que j'ai décidé d'attaquer en diffamation". En réalité, il n'attaquera jamais le Canard enchaîné...

Surtout, Mathieu Gallet s'est avant tout tué tout seul. C'est son mode de management qui a hérissé beaucoup de salariés de Radio France. Quant aux marchés illégaux passés par l'INA, l'enquête a montré qu'il a personnellement décidé de recourir aux services du communicant Denis Pingaud, puis négocié tout seul le contrat litigieux avec lui.

Les témoignages contre Mathieu Gallet lors de l'enquête judiciaire

"Les règles des marchés publics étaient inconnues de Mathieu Gallet. Il ne se fixait aucune limite, et personne ne lui en fixait. Les prestations de conseil en communication n'avaient aucun intérêt et relevaient davantage des conseils de nature privée. Il m'a été dit que Denis Pingaud avait coaché Mathieu Gallet pour sa candidature à Radio France. J'ai mis fin aux prestations de Denis Pingaud car elles étaient totalement dénuées d'intérêt et d'utilité" (Agnès Saal, successeur de Mathieu Gallet à la tête de l'INA)

"Sous Mathieu Gallet, l'INA avait mis en place un système très libéré où la direction pouvait faire ce qu'elle voulait. L'idée était que les contraintes administratives empêchaient de faire du commerce. Cela a entraîné une disparition du contrôle interne et l'abandon des règles propres aux marchés publics. [...] Mathieu Gallet semblait vouloir absolument que Roland Berger soit sélectionné. L'on voit bien que l'appel d'offres a été truqué volontairement. Cela correspondait à une tentative de régularisation après coup. Le rapport rendu par Roland Berger, qui coûtait 300.000 euros, n'a abouti à rien du tout" (Jean-Marc Auvray, nouveau secrétaire général)

"Je ne vois pas l'intérêt des prestations des agences de communication. Avant mon arrivée, le mot d'ordre était: 'Nous sommes une entreprise privée et nous n'avons pas à passer de marchés'. Il est difficile de mettre de l'ordre à l'INA" (Carol Thomas, nouvelle directrice administrative et financière)

Jamal Henni