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Le festival de Cannes est-il en déclin?

La façade de l'hôtel Carlton était moins garnie que d'habitude

La façade de l'hôtel Carlton était moins garnie que d'habitude - BFM Business

La sélection a été difficile à composer cette année. Plusieurs réalisateurs n'ont pas voulu présenter leur film au festival, tandis que d'autres ont été exclus car ils étaient produits par Netflix.

Il faut que tout change pour que rien ne change. Cette année, pour sa 71ème édition, le festival de Cannes a effectué plusieurs modifications dans un rituel resté immuable depuis des dizaines d'années.

D'abord, le festival a été avancé d'une semaine dans le mois de mai. Ensuite, il a ouvert un mardi pour se clore un samedi, soit un jour plus tôt que précédemment.

Surtout, la sélection officielle a largement été ouverte à de nouveaux réalisateurs: 10 des 21 retenus n'avaient jamais été en compétition. Par ailleurs, les films qui ne sortent pas en salle ont été interdits de compétition, qui s'est ainsi privée des films Netflix, qui produit aujourd'hui plus de films que toute major hollywoodienne... Et seul un seul film de major (le médiocre Solo a Star Wars story produit par Disney) a été retenu, bien que son avant première mondiale ait eu lieu une semaine auparavant à Hollywood. En outre, les journalistes, qui voyaient jusqu'à présent les films quelques heures plus tôt que le reste des festivaliers, les voient désormais en même temps. Et puis bien sûr, les selfies ont été interdits de montée des marches. 

Un malheur n'arrivant jamais seul, le festival a aussi dû faire face à divers problèmes extérieurs. Un producteur a tenté -en vain- d'interdire la projection du film de clôture, L'homme qui tua Don Quichotte, de Terry Gilliam. Et la météo n'a jamais été aussi mauvaise depuis des dizaines d'années...

Changements sous contrainte

Une bonne partie de ces changements est le fruit de contraintes externes, qui ont rendu le travail des sélectionneurs particulièrement difficile cette année. D'abord, l'ouragan MeeToo a rendu persona non grata beaucoup d'abonnés de la Croisette: Harvey Weinstein, Roy Price, Woody Allen, Roman Polanski...

Ensuite, plusieurs habitués du festival n'ont pas voulu présenter leur dernier film, comme Xavier Dolan (Ma vie avec John F. Donavan) ou Jacques Audiard (les Frères Sister). Selon Thierry Fremaux, le Dolan n'était pas encore fini, et l'Audiard préfère sortir à l'automne, une meilleure période pour la course aux Oscars. "Lorsqu'il y a une stratégie de sortie en fin d'année, Cannes n'est pas un lieu idéal pour montrer un film car cela peut être dangereux", a expliqué le délégué général. Selon Variety, Peterloo de Mike Leigh n'était pas prêt, tandis que le remake d'Une étoile est née par Bradley Cooper, et Suspiria de Luca Guadagnino ont refusé de venir.

Enfin, et non des moindres, le bannissement des films Netflix a été imposé par le conseil d'administration du festival, où siège notamment la FNCF, le lobby des exploitants de salles. Comme l'a raconté Vincent Maraval, le directeur général délégué de Wild Bunch, dans Deadline,

"Thierry Frémaux était sous la pression de la FNCF, un lobby imbécile qui n'aime pas le cinéma. Ils vendent des confiseries et préfèrent diffuser des opéras ou le concours de l'Eurovision, plutôt que les films de Cannes. Il faut dénoncer la vision étriquée du CNC et de la FNCF. Les exploitants ont peur de tout: du changement, du futur, de perdre leurs marges exorbitantes qui font d'eux le seul acteur profitable de la filière cinéma, et de réaliser que seules les personnes âgées vont encore au cinéma, alors que les jeunes y vont toujours en Asie ou en Amérique latine".

Coalition de mécontents

Évidemment, tous ces changements ont fait pas mal de mécontents. Netflix a souligné que Cannes était le seul festival qui lui fermait ses portes. Les journalistes se sont plaints des nouveaux horaires. Des festivaliers ont bravé l'interdiction des selfies, sans trop de dommages... 

Mais, pour la presse hollywoodienne, toujours prompte à pointer de l'anti-américanisme, tous ces problèmes illustrent en réalité un déclin du festival. The Hollywood Reporter a même recensé les signes de ce déclin: aucune grande star hollywoodienne n'a fait le déplacement, il y a moins de soirées (notamment aucune d'Amazon ni de Netflix), et moins de panneaux publicitaires sur la Croisette (notamment sur la façade de l'hôtel Carlton). De son côté, Screen relève moins de monde dans les allées du marché du film, et plus de place dans les restaurants les plus courus... "Le festival a perdu son énergie. Harvey Weinstein a laissé une marque indélébile sur le festival", déplore même un vétéran d'Hollywood sous couvert d'anonymat.

En réalité, la façade un peu moins chargée du Carlton était due au départ de la personne qui vendait cet emplacement. Et le directeur délégué du marché du film Jérôme Paillard affirme avoir reçu autant de monde que l'an passé...

Jamal Henni à Cannes