BFM Business

France Télévisions réclame 100.000 euros au groupe Bolloré

L'industriel breton multiplie les procès contre les journalistes

L'industriel breton multiplie les procès contre les journalistes - AFP Eric Piermont

Suite à la diffusion d'un portrait dans Complément d'enquête sur France 2, le groupe Bolloré a réclamé 50 millions d'euros de dommages devant le tribunal de commerce. Mais les chaînes publiques jugent cette procédure abusive.

Le tribunal de commerce de Paris a examiné lundi 26 mars une affaire singulière. Il s'agit d'une plainte pour "dénigrement" déposée par le groupe Bolloré suite à la diffusion le 7 avril 2016 d'un portrait de Vincent Bolloré dans l'émission Complément d'enquête sur France 2. Ce reportage a reçu le prestigieux prix Albert Londres, mais il n'a pas plu à l'industriel breton, qui réclame devant le tribunal de commerce la coquette somme de 50 millions d'euros de dommages.

Droit commercial ou droit de la presse?

Lors de l'audience qui s'est tenue lundi après-midi, les avocats de France Télévisions ont estimé que cette affaire relevait du droit de la presse, et n'avait donc rien à faire devant le tribunal de commerce. Ils ont demandé à ce que le groupe Bolloré verse aux chaînes publiques 100.000 euros pour "procédure abusive". "Cette plainte n'a aucun fondement juridique sérieux, c'est de la gesticulation pour détourner les esprits du principal. Vincent Bolloré veut contourner la loi de 1881 sur la presse. Il a largement communiqué sur cette plainte pour faire peur. C'est un spécialiste des procédures contre la presse", a plaidé Me Jean Castelain. Cette plainte est destinée "à bâillonner la presse, à intimider, à marquer les esprits", a ajouté sa consœur Juliette Felix, rappelant que "Vincent Bolloré poursuit une vingtaine de médias en diffamation".

Certes, Vincent Bolloré a aussi attaqué en diffamation ce même reportage en France et au Cameroun. Mais l'avocat du groupe Bolloré, Didier Malka, argue que cela ne suffit pas: "Je reproche à France 2 ce que France 2 n'a pas dit dans son reportage. Ce que le reportage ne dit pas n'est pas réprimé par la loi sur la presse de 1881. Cette loi n'impose ni l'équité, ni l'impartialité". Toutefois, Me Malka a été bien en peine de citer d'autres condamnations de médias par le tribunal de commerce. Il a juste cité la condamnation de Morgan Stanley suite à la publication d'analyses financières trop négatives sur LVMH...

Pas de népotisme

Sur le fond, l'avocat du groupe Bolloré a reproché au reportage d'avoir omis plusieurs informations. Par exemple, ne pas avoir dit que "le groupe Bolloré ne détient qu'une participation minoritaire de 38,8% dans la Socapalm", qui exploite des plantations en Afrique. Ou ne pas avoir dit que Jacques Dupuydauby, détracteur de Vincent Bolloré, a été condamné par la justice espagnole.

Surtout, l'avocat de Bolloré a critiqué la présentation de la prise de contrôle d'Havas par Bolloré faite dans le reportage, qui affirmait:

"Les cadres historiques d'Havas sont éjectés. Commence alors chez Havas une purge particulièrement violente. [...]
La purge est finie. Vincent Bolloré peut désormais faire avancer son armée de fidèles. Comme PDG d'Havas, il a fini par placer son propre fils, Yannick. La famille et les copains d'abord..."

L'avocat de Bolloré a livré une version différente de l'histoire: "d'abord, l'ancien PDG Alain de Pouzilhac a démissionné. Ensuite, Yannick Bolloré n'a pas été mis là parce que c'est le fils de Vincent Bolloré. Yannick Bolloré a le droit d'être son fils et d'être compétent. On n'est pas là pour placer ses enfants. On est là pour que les entreprises se développent. Si on estime que Yannick est le meilleur pour cela, alors on le désigne". Et d'une manière générale, "lorsqu'un nouvel actionnaire arrive, l'ancienne direction s'en va, c'est son droit, il n'y a rien d'anormal". 

Explications laborieuses

Enfin, l'avocat de Bolloré a plus laborieusement défendu la déprogrammation par Canal Plus du documentaire sur le Crédit Mutuel: "le groupe Bolloré a considéré que cela ne convenait pas, que ce n'est pas quelque chose que l'ont fait aux partenaires de la chaîne". Il a ajouté que tous les médias subissaient des "pressions", y compris Complément d'enquête, qui y a lui aussi cédé, en déprogrammant en 2012 un reportage sur Pierre Sarkozy...

L'avocat de France Télévisions a rétorqué: "Bolloré nous reproche de dénigrer l'information sur Canal Plus, mais aujourd'hui il n'y a plus d'information sur Canal Plus, Spécial investigation a été supprimé, et il n'y a plus de journaux".

Le tribunal de commerce rendra son verdict dans trois mois.

Jamal Henni