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La France est-elle plus proche du plein emploi que les États-Unis?

La production automobile française a été l'une des rares au monde a encore progresser en 2018.

La production automobile française a été l'une des rares au monde a encore progresser en 2018. - CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Le prix Nobel d'économie Paul Krugman a publié un tweet un brin provocateur expliquant que la France est plus proche du plein emploi que les États-Unis. Outre-Atlantique, le taux de chômage est pourtant à son plus bas niveau depuis un demi-siècle. Explications.

Il est un tweet (illustration ci-dessous) qui a beaucoup circulé en ce début de semaine dans la sphère des économistes et des journalistes spécialisés. Signé du prix Nobel d'économie, Paul Krugman, il montre un graphique accompagné de ce commentaire, un brin provocateur:

"Avec cette mesure, la France est plus proche du plein-emploi que nous (les États-Unis, ndlr)!"

L'observation a de quoi surprendre, quand on sait que le taux de chômage est de 8,7% en France soit cinq points de plus qu'aux États-Unis. Sur quelles données, l'économiste américain s'appuie-t-il?

Paul Krugman relayait un article du New York Times, relatant que dans le département de l'Ain (entre Lyon et Genève) des entreprises ne parviennent pas à recruter. Ce phénomène peut paraître paradoxale étant donné le niveau de chômage en France. Ce dernier "est un mauvais indicateur", pointe le prix Nobel de 2008, soulignant que "beaucoup préfèrent se focaliser sur l'emploi des 25-54 ans".

Si l'on s'en tient à cet indicateur, la situation dans l'Hexagone est effectivement meilleure que de l'autre côté de l'Atlantique. Le taux d'emploi, c'est-à-dire la part des personnes qui ont un travail par rapport à l'ensemble de la population, des 25-54 ans est de 80,6% en France, contre 79,4% aux États-Unis.

Faiblesse de la population active aux États-Unis

Comment expliquer ce paradoxe? Il faut d'abord rappeler que le taux de chômage est calculé par rapport, non pas à la population totale, mais à la population active. Cette notion regroupe les personnes en emploi et celles qui recherchent activement un emploi.

Avec la crise financière, beaucoup d'Américains ont perdu leur travail et certains ont fini par renoncer à en chercher. Ils sont aussi nombreux à être touchés par la crise des opioïdes qui sévit depuis plusieurs années aux États-Unis. Totalement dépendants de ces opiacés, ils sont dans l'incapacité de travailler. Dans ces conditions, la population active a alors diminué jusqu'en 2015.

Parallèlement, l'économie américaine, stimulée par la politique monétaire de la Fed, s'est transformée en machine à créer des emplois: 200.000 par mois en moyenne depuis 2012.

C'est donc sous la double impulsion de créations d'emplois dynamiques et de la sortie d'une partie de la population du marché du travail que le taux de chômage a chuté outre-Atlantique.

Fin 2015, il atteignait 5%. Depuis, il a continué sa décrue pour tomber à un record de 3,6% en avril 2019, du jamais-vu depuis 50 ans. Pour autant, les États-Unis n'ont toujours pas atteint le plein-emploi. Cette situation est assez atypique, car avec un taux de chômage aussi bas, ils devraient déjà y être.

Proche mais pas encore au plein-emploi

Un pays connaît le plein-emploi lorsque toute la population en capacité de travailler est sur le marché du travail et peut trouver rapidement un emploi. Cela ne signifie pas un taux de chômage à 0%, car il y a toujours des périodes sans emploi (entrée des diplômés sur le marché du travail, laps de temps après la perte d'un emploi pour en trouver un nouveau avec des conditions satisfaisantes, etc.).

Lorsque le plein-emploi est atteint, cela a des répercussions sur l'inflation, car si l'économie est toujours aussi dynamique mais que tout le monde a du travail, les employeurs vont devoir proposer de meilleures conditions, notamment en matière de rémunération, pour attirer les candidats. Ainsi, les salaires vont augmenter, puis se répercuter sur les coûts de production et enfin les prix. Or, l'inflation demeure faible.

En clair, même avec un taux de chômage bas, les chefs d'entreprise parviennent encore à trouver de la main-d'œuvre. Cela est possible car, depuis 2015, la population active a cessé de chuter et remonte progressivement.

En effet, observant l'amélioration de la situation du marché de l'emploi, certaines personnes qui avaient renoncé à chercher un job reprennent confiance et se forment ou se remettent à candidater. De leur côté, les employeurs se montrent de plus en plus flexibles. Ils acceptent désormais de recruter d'ex-prisonniers ou font l'impasse sur les tests médicaux afin de ratisser le plus large possible.

Toutefois, cette tendance a ses limites. Selon les calculs du chef économiste de Candriam, Anton Brender, la population active aux États-Unis atteindra son plafond l'année prochaine. Le vivier de main-d'œuvre sera à son maximum et l'Amérique connaîtra alors le plein-emploi.

Chômage des jeunes et chômage de longue durée

Peut-on en dire autant de la France? "Je ne suis pas sûr que ce soit réellement le cas", a rétorqué plus sérieusement Paul Krugman dans le tweet suivant.

D'abord, le taux d'emploi tricolore des 25-54 ans, s'il est au-dessus de celui des États-Unis, reste encore bien en-dessous de celui de l'Allemagne, du Royaume-Uni et même du Portugal. Ce qui au passage fait dire à Paul Krugman que "la vision de l'Europe comme un endroit gangrené par un chômage de masse tenace est dépassée de 10 ans".

Surtout, la France n'a pas retrouvé son niveau d'emploi des 25-54 ans d'avant crise, puisqu'il culminait, nettement devant ses partenaires européens et américains, à 83,2% en 2008. Par ailleurs, si on étend l'observation à l'ensemble de la population considérée comme "en âge de travailler", c'est-à-dire les 15-64 ans, la France est en-dessous de la moyenne de l'OCDE.

Le fait que les seniors partent à la retraite beaucoup plus tôt, 60,5 ans en moyenne contre 67,6 ans aux États-Unis par exemple, biaise la comparaison. Néanmoins, même si le chômage des 50 ans ou plus est relativement faible (6,4%), au moment de prendre sa retraite un Français sur deux n'est pas en emploi. Les seniors n'ont pas bonne presse auprès des employeurs, ainsi une partie de ceux qui ont perdu leur emploi à cet âge renoncent fatalement à leurs recherches en attendant la retraite et sortent ainsi de la population active.

Le chômage des jeunes est sans doute l'un des défis majeurs pour les pouvoirs publics. Il dépasse les 20%, soit à peu près le niveau de celui du Portugal, mais bien loin de la moyenne de l'OCDE (11%). Aux États-Unis et en Allemagne, il n'est respectivement que de 6,2% et 8,6%. L'Hexagone compte un nombre important de jeunes déscolarisés et sans emploi, trois points au-dessus de la moyenne de l'OCDE.

Enfin, le marché du travail tricolore est caractérisé par une forte polarisation, entre d'un côté des personnes diplômées, qualifiées, qui n'ont pas ou peu de difficultés pour trouver un emploi, et de l'autre des personnes peu qualifiées, qui ont peu accès à la formation et qui sont enfermées dans les petits boulots précaires, les contrats courts et les périodes de chômage récurrentes. En France, un chômeur sur quatre est un chômeur de longue durée, autrement dit qui est sans emploi depuis 12 mois ou plus. Un niveau équivalent à celui de l'Allemagne, mais bien supérieur à la moyenne de l'OCDE (29%), au Royaume-Uni (26%) et aux États-Unis (13%).

Jean-Christophe Catalon