BFM Business

Déremboursement de l’homéopathie : vers des ventes en chute de 50% ?

L'homéopathie ne sera plus remboursée par la Sécurité sociale dès 2021.

L'homéopathie ne sera plus remboursée par la Sécurité sociale dès 2021. - Loic VENANCE / AFP

Les produits homéopathiques ne seront bientôt plus remboursés par la Sécurité sociale. Principale victime, le laboratoire français Boiron.

Un coup dur pour les petites granules blanches. Le gouvernement, se rangeant à l’avis de la Haute autorité de santé, a tranché : l’homéopathie ne sera plus prise en charge par la Sécurité sociale. Les produits homéopathiques, jusqu’alors remboursés à hauteur de 30%, ne le seront plus qu'à 15% dans six mois, avant que ce taux ne tombe à zéro au 1er janvier 2021. Ignorant les inquiétudes et les pressions des laboratoires, qui martèlent qu’une telle mesure coûterait 1.300 emplois en France.

L’offensive contre l’homéopathie n’est pas récente, mais le débat avait été ravivé par la publication en 2018 d’une tribune portée par un collectif de médecins, sonnant la charge contre cette médecine alternative. L’évaluation sévère en juin dernier de la Haute autorité de santé semble avoir donné le coup fatal : l’organisme, chargé d’évaluer les médicaments, avait conclu que ces produits n'avaient « pas démontré scientifiquement une efficacité suffisante pour justifier d'un remboursement ».

Les produits homéopathiques ne sont néanmoins qu’une goutte d’eau dans les quelque 20 milliards d’euros versés par la Sécurité sociale pour l'ensemble des médicaments remboursés. Ils représentaient à peine plus de 126 millions d’euros en 2018. « C’est en quelque sorte un dommage collatéral de la pression sur le financement de la santé, soumis à de strictes contraintes budgétaires. L’Etat ne peut plus se permettre de prendre en charge des produits dont l’efficacité n’est pas reconnue », souligne Pierre-Antoine Bodin, associé au sein du cabinet Roland Berger.

20.000 médecins

Les médicaments homéopathiques bénéficiaient jusqu’à présent d’un statut dérogatoire qui leur permettait d’être remboursé, en partie, sans avoir prouvé leur efficacité scientifique. « C’est un message fort adressé à l’industrie pharmaceutique. Il n’y a plus aujourd’hui de forteresse imprenable : le déremboursement ou la restriction de certains médicaments n’est plus un tabou pour l’Etat. On le voit, par exemple, avec le débat autour du paracétamol. Il n’y a pas de petites économies pour la Sécurité sociale », poursuit le consultant spécialiste de la pharmacie et des services de santé.

Une entreprise, néanmoins, devrait en faire les frais. Le groupe français Boiron, leader mondial incontesté, assure que la décision du gouvernement provoquera un recul de 50% de ses ventes sur les produits remboursés la première année, et encore de 50% l'année suivante. L’entreprise a réalisé l’année dernière 358 millions d’euros de chiffre d’affaires en France – dont 70% provient des médicaments remboursables. D’autant que le marché tricolore est dynamique : plus de la moitié des Français aurait déjà eu recours à l’homéopathie et 20.000 médecins généralistes en prescriraient régulièrement.

« Le déremboursement d’un médicament entraîne généralement une chute mécanique de plus de la moitié des volumes. Le plus souvent, ce recul est compensé en partie par des hausses de prix, mais l’homéopathie est déjà assez chère, Boiron ne pourra pas jouer sur ce levier. Il n’existe pas vraiment de produits similaires vers lesquels pourraient se tourner les habitués de l’homéopathie. On s’oriente sûrement vers une déconsommation », observe Pierre-Antoine Bodin, qui note également « l’impact sur l’image de l’homéopathie » auprès du grand public.

Cap sur l’étranger

Se dirige-t-on vers une disparition de l’homéopathie ? La messe n’est pas encore dite. Le déremboursement n'empêchera pas forcément les médecins de prescrire de l'homéopathie, ni les Français d'en acheter. Dans les faits, les produits homéopathiques ne sont pas tous présentés au remboursement par les patients : selon des analystes sondés par l’AFP, les ventes annuelles de Boiron sur des produits homéopathiques réellement remboursés se situeraient entre 150 et 160 millions d'euros et 25% seulement de son chiffre d’affaires en dépendrait.

Boiron devra tout de même se redresser les manches pour passer le cap du déremboursement. « Le groupe devrait poursuivre son déploiement international pour compenser un possible décrochage sur le marché français. L’Inde, un marché assez ouvert aux médecines alternatives, est dans son viseur depuis longtemps, mais il sera compliqué d’avoir des marges de manœuvre suffisantes pour cette expansion internationale si le recul en France est significatif », estime le consultant.

Par ailleurs, l’entreprise refusait jusqu’alors d’abandonner son image de spécialiste de l’homéopathie, mais pourrait être contrainte de sauter le pas et de miser sur la diversification sectorielle. Moins de 5% de son chiffre d’affaires est aujourd’hui réalisé en-dehors de l’homéopathie. Boiron, très peu endetté, dispose en tout cas d’un trésor de guerre pour penser à son avenir. Sa trésorerie nette dépassait 200 millions d’euros à la fin de l’année passée.

Jérémy BRUNO