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Olivier Tesquet: "La surveillance d'aujourd'hui se présente sous des atours désirables, voire ludiques"

BFM Tech

Interview - Omniprésents, opaques et bien souvent invisibles, les mécanismes de surveillance viennent investir la reconnaissance faciale, les assistants vocaux et jusqu'aux réseaux sociaux les plus inoffensifs en apparence. Olivier Tesquet, journaliste chez Télérama, les a recensés dans son dernier livre: "À la trace".

"À l’heure où la reconnaissance faciale investit nos visages, où les assistants vocaux intelligents s’invitent dans nos salons, et où Instagram recompose nos rapports sociaux, est-il encore possible de se tenir à l’abri des regards ?". Dans "À la trace" (éd. Premier Parallèle), Olivier Tesquet, journaliste chez Télérama, a enquêté sur les nouveaux territoires de la surveillance. 

BFM Tech: De quelle manière la surveillance numérique est-elle venue s’immiscer dans notre vie quotidienne et quels en sont les principaux acteurs?
Olivier Tesquet: La surveillance étatique a longtemps montré un visage régalien et venait se matérialiser dans des systèmes d’écoute ou encore de filature. On assiste aujourd'hui à une montée en puissance de tout un tas d’acteurs de tailles variables, plus ou moins clandestins, qui sont là pour huiler les rouages de cet écosystème. Parmi eux, on trouve des courtiers en données, de purs et simples marchands de surveillance, mais aussi des entreprises qui ne se présentent pas comme telles et contribuent pourtant à ce même environnement de surveillance.

Au vu du large panel de mécanismes de surveillance que vous décrivez, doit-on estimer que l'idée de vie privée appartient désormais au passé?
La vie privée est, pour rappel, une notion juridique relativement récente. Le concept est apparu aux États-Unis, a été théorisé à la fin du XIXe siècle et n'est vraiment entré dans le droit américain qu'au milieu du XXe. C’est donc une notion encore jeune. Quand on entend aujourd’hui un homme de l'envergure de Vint Cerf, qui est l’un des pères fondateurs d’Internet mais aussi l’évangéliste en chef de Google, nous expliquer que la vie privée n’était peut-être finalement qu’une parenthèse de l’histoire, on est effectivement en droit de se demander si cette parenthèse ne vient pas d’être refermée.

Londres vient d’annoncer le déploiement de caméras de reconnaissance faciale dans ses rues. A-t-on raison de s’inquiéter systématiquement du déploiement de cette technologie?
La manière d'aborder ce débat aujourd'hui en dit long. Je remarque que, concernant la reconnaissance faciale, il s'agit surtout aujourd'hui de déterminer si l'on souhaite, oui ou non, recourir à cette technologie, en discutant uniquement de ses modalités de déploiement. En France, on débat ainsi de son "acceptabilité", ce qui une manière assez pudique de sous-entendre l'imposition de cette technologie.

Au Royaume-Uni, la police s'apprête effectivement à déployer la reconnaissance faciale en temps réel dans l’espace public, ce qui est un peu le Graal policier ultime. Là encore, le débat a été mené autour des modalités techniques, sans s'inquiéter réellement des conséquences que ce dispositif pourrait avoir sur nos libertés. 

Le modèle de surveillance à la chinoise, et le système de crédit social déployé dans le pays, font figure d'illustration des dérives de la surveillance. Ce modèle, si décrié soit-il, n’a-t-il pas tendance à déteindre sur le nôtre?
On regarde et on analyse encore le système de crédit social, qui vient récompenser ou punir les citoyens chinois en fonction de leurs comportements, de façon assez lointaine, sous le prisme de la centralisation chinoise. Il recouvre en réalité des expériences beaucoup plus disparates.

Par ailleurs, le crédit social constitue le symbole de l’hybridation entre un secteur public qui cherche à contrôler sa population et des entreprises qui s’adonnent à cette tâche. Dans nos pays occidentaux et dans nos démocraties libérales, la polarité s’inverse: à des fins publicitaires, des entreprises nous profilent en permanence, et des Etats, dans leurs obsessions sécuritaires, viennent se greffer sur leur mode de fonctionnement. On se retrouve avec des mécanismes qui sont relativement similaires.

Très récemment, on a par exemple appris qu'Uber interdisait à ses mauvais clients français de commander des courses. En Chine, le crédit social fait que si vous êtes un mauvais payeur, que vous ne payez pas vos factures à temps, vous n’allez plus pouvoir réserver de billet de train ou d’avion. Le régime politique est évidemment différent mais les finalités ou en tout cas les modalités de mise en œuvre, présentent plus de similitudes qu’on ne veut bien le penser.

N’en fait-on pas trop avec les enceintes connectées, souvent qualifiées d’espions domestiques?
Il y a plusieurs raisons de s’inquiéter ! Déjà, les assistants vocaux sont des archétypes de la façon dont cette surveillance est entrée dans nos domiciles. On se retrouve aujourd’hui dans une forme de résidence surveillée. Nos appartements et nos maisons se transforment en annexes de commissariats de police. Ils montrent aussi à quel point on est des agents participants de cette surveillance dans la simple mesure où c’est le genre de cadeaux qu’on s’offre à Noël !

Et puis il y a des craintes assez fondées quand on voit que Microsoft, Google, Facebook et Amazon ont tous été épinglés pour avoir sous-traité à des petites mains ou plutôt de petites oreilles l’écoute de tout un tas d’itérations ou d’échanges entre des individus et leurs intelligences artificielles, qu’il s’agisse de Siri ou d’Alexa, afin de les entraîner. On se rend bien compte que ces grandes plateformes, et je parle de petites oreilles à dessein, se comportent à leur échelle et d’une certaine façon comme les grandes oreilles du renseignement en leur temps.

TikTok est une application chinoise très prisée auprès des jeunes, à l’apparence totalement inoffensive. De quelle manière peut-elle pourtant elle aussi devenir un outil de surveillance, à sa façon?
TikTok est un bon symbole de la façon dont les mécanismes de surveillance se banalisent. Effectivement, TikTok, qui a la particularité d’être une plateforme chinoise, et comporte donc une proximité structurelle avec les autorités, est utilisée dans certaines provinces pour la mise en place du crédit social.

En Chine, par exemple, entre deux vidéos sur TikTok, vient souvent s'intercaler une espèce de vidéo, comme une publicité, qui promet une récompense en l'échange d'informations sur ces citoyens mal notés. Un partenariat a été conclu à cet effet entre l'application et Nanning, capitale de la région du Guangxi. L'application est emblématique de la surveillance contemporaine que je décris: elle se présente le plus souvent sous des atours assez désirables, voire ludiques. 

https://twitter.com/Elsa_Trujillo_?s=09 Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech