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Pourquoi on ne devrait jamais boursicoter trop tôt le matin

Spencer Platt - Getty Images North America - AFP

Spencer Platt - Getty Images North America - AFP - Les ouvertures de séance à Wall Street fin août furent parmi les plus violentes de l'histoire boursière. Atmosphère de panique et désordre à la clé.

"Ne jamais commencer à spéculer sans avoir avalé un grand café et lu la presse", dit un vieux dicton boursier anonyme du côté de Wall Street, et datant de 200 ans. La tempête boursière de cet été le confirme: il est très risqué de vouloir lancer ses ordres de bourse pile à l’ouverture de marchés.

Même les vétérans de Wall Street admettaient cet été ne jamais avoir été témoins de tels mouvements. Un Dow Jones qui tombe de 1.000 points avant même l’ouverture, une panique indescriptible à la cloche de début de séance, et des bugs de cotation à répétition.

Rarement les ouvertures de séance au New York Stock Exchange auront été aussi mouvementées qu’à la fin du mois dernier. Une accumulation de situations critiques qui a obligé plusieurs fois la Bourse de New York à employer la Règle 48, dispositif qui permet de couper la transmission du prix des actions et du niveau des indices en avant-marché, pour éviter que ne se crée une boule de panique pile au moment de l’ouverture.

Instant critique

Peine perdue, le scénario s’est répété quasiment à chaque fois, tant il est facile pour les traders de se reconstituer un avant-marché en compilant les données disponibles via les courtiers, les grandes banques et les plates-formes alternatives.

Mais les faits sont là, le tout début de séance est sans doute la phase de marché la plus compliquée de la journée boursière, sans doute bien plus que la fermeture. Elle est éprouvante pour les professionnels, et constitue un casse-tête pour le boursicoteur amateur. Et une enquête basée sur les données des cabinets Factset et ITG le prouve.

Ecarts élevés entre offre et demande

En réalité, dans la configuration de marché actuelle, l’ouverture des transactions sur n’importe quel marché, est désormais le moment où les prix d’offre et les prix de demande de tel ou tel titre ou indice sont les plus éloignés.

Or le but pour n’importe quel trader professionnel ou amateur est de pouvoir vendre ou acheter ses actions au juste prix, et spécifiquement avec le moins d’écart possible entre le prix désiré et le prix proposé.

Phénomène croissant et amplifié

Alors pourquoi y a-t-il depuis quelques années une telle différence entre offre et demande? Les marchés, depuis toujours, ont parfois des ouvertures mouvementées, à cause d’actualités particulières tombées pendant la nuit, ou de mouvements spécifiques sur d’autres marchés décalés dans le temps, comme l’Asie.

Mais ce phénomène est amplifié à l’extrême désormais. Déjà à cause de la montée en puissance des marchés alternatifs. Nasdaq, Bats, Chi-X, plates-formes de trading des courtiers et des grandes banques, partout les actifs cotés ont un prix, et parfois très différents de support en support.

Surabondance de données et de prix 

Du coup le cours réel de l’action cotée sur le bon vieux marché traditionnel, met un certain temps avant de trouver un cours d’équilibre à peu près fiable. Il commence toujours la journée par une phase d’ajustement assez violente, avec des ordres qui partent un peu dans tous les sens.

Le phénomène est d’autant plus violent que certains courtiers professionnels entrent en action via ce qu’on appelle des "Dark Pools", marchés entièrement privés, sans transparence sur les prix, où s’échangent des actifs sur de très gros volumes de capitaux. D’où la violence décuplée des ajustements sur les cours réels à l’ouverture, dans le cas de figure très courant où un prix de demande très décalé par rapport au cours réel sort d’un coup de ces "Dark Pools".

Les ETF au banc des accusés

Un autre facteur a changé la donne, la montée en puissance des ETF, ces instruments de suivi des marchés qui jouent un indice, un secteur ou une zone géographique particulière. Il est utilisé pour véritablement spéculer sur la tendance, et pas sur des valeurs en particulier.

Toujours est-il que les valeurs correspondantes réagissent très violemment aux mouvements impulsés sur l’indice ou le secteur de référence lié à l’ETF en question. S’il tangue fort, l’onde de choc sur les actions en question peut être lui aussi violent, et échapper un peu à toute explication rationnelle.

Quand la cloche devient un cauchemar

Et autant ces phénomènes apparaissent tout au long de la journée boursière, autant il sont décuplés en tout début de séance, tant les arbitrages se font en avant-marché, avec toute leur abondance, leur complexité et leur rapidité. L’effet est un peu celui d’une bulle qui éclate avec la cloche d’ouverture… occasionnant volatilité, instabilité, atmosphère de panique parfois, et donc des dégâts sur les portefeuilles boursiers.

Les données d’ITG et de Factset montrent qu’à l’heure actuelle, au cours d’une journée boursière, le tout début de séance est le moment où les cours de l’offre et celui de la demande sont les plus éloignés. Sur le 1er semestre, en prenant l’indice large S&P500, on arrive à un écart de 0,84% entre offre et demande pile à l’ouverture, avant de descendre à 0,08% 15 minutes après, et 0,03% en clôture.

Laisser le marché se purger

Des écarts minimes, mais ce n’est qu’une moyenne. Sur certaines actions, ou certains produits financiers, ça peut représenter une perte de plusieurs milliers de dollars à chaque fois, occasionnant sueurs froides et brusques changements de stratégie, en entretenant le sentiment de panique. Par conséquent, il est vital pour les particuliers, et sans doute gagnant pour les grands professionnels de la gestion de laisser le marché s’agiter un bon coup avant de prendre position.

C’est le conseil que donnent désormais les grandes maisons de gestion et les conseillers en patrimoine, qui au milieu de marchés désormais ultra-rapides et de plus en plus techniques, suggèrent à tout le monde d'attendre d'avoir bu un bon café avant de s'y mettre, reprenant à leur compte un conseil payant datant de 2 siècles !

Antoine Larigaudrie