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Mystérieux mouvements autour du capital de la banque centrale suisse

La Banque Nationale Suisse, cotée en bourse, grimpe de 67% depuis le début de l'année ! Un mystérieux investisseur est-il à l'oeuvre?

La Banque Nationale Suisse, cotée en bourse, grimpe de 67% depuis le début de l'année ! Un mystérieux investisseur est-il à l'oeuvre? - FABRICE COFFRINI - AFP

La Banque Nationale Suisse, cotée à la Bourse de Zurich, fait l’objet d’intenses échanges de titres. Certains observateurs se demandent même si un investisseur n’est pas tout bonnement en train d’essayer de forcer les portes de son capital.

C’est un mystère pour l’instant inexpliqué, mais qui intrigue beaucoup à Zurich autant qu’à Berne, où sont établis les deux sièges de la Banque Nationale Suisse. Le capital de la banque centrale helvétique fait depuis quelques mois l'objet d'intenses mouvements que personne ne s'explique.

Une banque centrale qui ne maîtrise pas son capital? Aussi étonnant que cela puisse paraître, la BNS est la seule grande banque centrale du monde à avoir un statut de société privée cotée. Les titres SNB Holdings s'échangent donc tout à fait officiellement à la Bourse de Zurich! En temps normal, son titre brasse tout au plus quelques centaines d’ordres de bourse par jour.

Il faut dire que le capital de la Banque Nationale Suisse est plutôt bien verrouillé. 45% des titres sont détenus par les cantons de cette confédération et 15% par les banques cantonales. Le solde se répartit entre différents investisseurs privés, compagnies et institutionnels notamment.

Et c’est sur ces 40% de "semi-flottant" qu'il se passe de drôles de choses depuis quelques mois. Le titre a d'abord vu sa valeur exploser. 67% de hausse depuis le 1er janvier! Une flambée qui pour l’instant ne trouve pas d’explication logique, tant elle paraît disproportionnée, alors que la BNS n’est cotée que pour des raisons à la fois techniques et historiques.

La BNS est notamment un gros actionnaire d'Apple et de Facebook

La structure cotée, SNB Holdings, est notamment en charge de la gestion des participations que la banque centrale possède dans différentes entreprises. Car au-delà de gérer la politique monétaire du pays, elle agit un peu comme un fonds d’investissement souverain, chargé de faire fructifier les réserves de changes.

Le portefeuille de la SNB est d’ailleurs rempli de titres d’entreprises réputées, pour la plupart américaines, qui ont connu un excellent parcours boursier ces dernières années. Elle est notamment actionnaire de référence d’Apple, sa plus grosse ligne à 1,5 milliards de dollars, d’Exxon Mobil, de Johnson & Johnson ou de Microsoft (à un peu plus d’1 milliard de dollars à chaque fois).

A voir le reste du portefeuille de la holding, on se dit que ses gestionnaires ne manquent pas de talent. On y retrouve des titres Amazon, Alphabet (Google), AT&T, General Electric, Pfizer… Sans compter un peu plus de 1 milliard de dollars en actions Facebook. Les analystes estiment que la part de la BNS au sein du capital est désormais supérieure à celle de Marck Zuckerberg lui-même !

Un géant de la gestion comme les autres

Les très bonnes performances de ces titres ces derniers mois et ces dernières années, notamment celles d’Apple, peuvent expliquer en partie que le titre SNB en bourse progresse en même temps que ses fructueux placements.

Les analystes estiment qu’il y a un réalignement logique de la valorisation de SNB Holdings, alors qu’au vu de l’excellence de sa gestion notamment en actions, la banque est désormais considérée comme un géant du secteur, au même titre que Blackrock ou Amundi.

Mais tout cela ne peut pas expliquer pourquoi le titre SNB Holdings monte si vite et si fort? Un temps évoquée, l'hypothèse d’un placement financier de masse paraît plausible. Elle supposerait d'investir des sommes importantes, sans pouvoir profiter du dividende, qui est actuellement à un plus bas historique, tout comme d'ailleurs le rendement des obligations suisses.

D’où l’hypothèse d’une prise de contrôle rampante qu’évoque le journal suisse Tagesanzeiger. Difficile de passer inaperçu dans ce capital assez bien réparti, où les 40% de flottant sont contrôlés par de grosses sociétés qui n’ont aucun intérêt majeur à faire bouger les choses. D’autant plus que, pour des raisons stratégiques, tout mouvement important au capital, selon les statuts de la banque, est immédiatement signalé au directoire et aux autres actionnaires.

D'obscures puissances à la manœuvre?

Seul un actionnaire individuel possède suffisamment de capital pour faire bouger les choses. Il s’agit de Theo Siegert, un homme d’affaires allemand qui est aussi professeur d’université et qui possède à lui seul 7% du capital. Mais au vu de ce qui se passe sur le titre, si lui ou un autre actionnaire individuel a effectivement tenté une montée en puissance, il aura nécessairement franchi le seuil des 10%, ce qui donne lieu immédiatement à une obligation de déclaration et une demande d’intention. Or il n'en est rien.

Le mystère demeure encore entier. S'agit-il d'une prise de contrôle rampante orchestrée par de puissants fonds, agissant de concert via des mandats d’autres actionnaires? Pour l’instant aucune réponse… et beaucoup d’interrogations autour des conséquences éventuelles sur la stabilité du système financier suisse, face à un événement sans précédent.

Antoine Larigaudrie