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Les dettes rachetées par la BCE passent le cap des 1.000 milliards

La marge de manoeuvre de la BCE se réduit au fur et à mesure qu'elle entretient son plan de soutien aux marchés. Une mécanique dont il va être de plus en plus compliqué de sortir.

La marge de manoeuvre de la BCE se réduit au fur et à mesure qu'elle entretient son plan de soutien aux marchés. Une mécanique dont il va être de plus en plus compliqué de sortir. - AFP

À travers son plan d’aide, la Banque Centrale Européenne détient désormais plus de 1.000 milliards d’euros d’obligations d’États dans son bilan. Un cap symbolique qui inquiète, tant la marge de manœuvre pour tenter de ranimer inflation et croissance paraît réduite.

Le chiffre devrait rassurer… et il ne fait qu’inquiéter un peu plus. Le fait que la BCE franchisse le cap des 1.000 milliards d'euros d’obligations d’États détenues dans son bilan, après 18 mois de programme, était attendu. A 60 milliards d’euros de rachats par mois, puis 80, c’était mathématiquement inéluctable. Mais le chiffre reste spectaculaire.

Il représente presque 3.000 euros par habitant de la zone euro. A elle seule, la BCE détient 1/7ème de la dette souveraine européenne tous pays confondus, et par exemple 10% des obligations d’État françaises émises à ce jour. Un soutien massif et sans faille, qui pose de plus en plus de questions, tant ce procédé est en train de complètement dérégler les principes de l’économie classique.

Mécanique fatale

Déjà parce que les objectifs visés -favoriser la circulation du crédit bancaire, l’inflation et la croissance- sont pour l’instant loin d’être atteints. La croissance reste molle en Zone Euro, +0,3% au 2ème trimestre, l’inflation ne décolle toujours pas à 0,2%, tout juste la situation s’améliore-t-elle sur le front du crédit, mais au prix de déséquilibres croissants.

Car l’autre conséquence directe de l’action de la BCE est de faire chuter le niveau des taux des obligations souveraines un peu partout. Plus une obligation est achetée, plus elle prend de valeur, plus son rendement baisse. Pour preuve, la dette allemande à 10 ans, dont le rendement est négatif depuis plusieurs mois. Par conséquent, la BCE ne peut plus l’acheter dans le cadre de son programme actuel.

Autre conséquence, une forte baisse des rendements du côté de la dette d’entreprise. Depuis quelques semaines, la BCE a en effet commencé à racheter de la dette de groupes publics ou privés bien notés, toujours dans le cadre de son programme.

Le résultat est positif pour des entreprises qui peuvent s’endetter à des conditions totalement exceptionnelles, que ce soit pour financer des investissements, ou pour procéder à des rachats stratégiques.

Déséquilibres en série

Mais le revers de la médaille c'est que le taux de cette dette ne fait que baisser. Plusieurs groupes européens sont arrivés cette semaine à émettre de la dette à court terme à taux négatifs, comme Sanofi ou Henkel. Certaines de leurs obligations à 3 ans sont parties avec un taux de -0,05%... là aussi les créanciers sont obligés de verser une prime pour détenir de leur dette.

Une sorte de "monde à l’envers" pour permettre à l’économie de repartir. Or, elle ne repart pas, et cette phase crée des déséquilibres importants qui commencent à ressembler à un cercle vicieux pour beaucoup d’observateurs. Car les marchés désormais sont persuadés que la BCE n’a comme autre choix que la fuite en avant.

Elargir les critères?

En effet, beaucoup d’investisseurs parient sur le fait que la BCE va prolonger son programme d’aide au-delà de la fin mars 2017. Mais une question va rapidement se poser: quels actifs racheter ? Plus la BCE en achète, plus leur rendement baisse et devient parfois négatifs, moins la banque centrale a la possibilité d’en acheter de nouveau !

Même problème si la BCE souhaite élargir les critères des actifs qu’elle veut racheter. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle risque encore une fois de tomber à court de cibles. L’équation devient donc de plus en plus compliquée, et le temps presse, au vu des fondamentaux économiques.

"Japonisation" de la Zone Euro?

A la veille d’une réunion de politique monétaire qui s’annonce donc capitale, que peut faire la BCE désormais? Modifier ses critères d’actions et de rachats, cela paraît évident. Peut-être s’autoriser à racheter des obligations d’état ou d’entreprises moins bien notées? Se lancer dans des rachats d’actions d’entreprises pour soutenir le marché?

Une telle hypothèse paraît extrême mais va dans le sens des économistes qui estiment qu’on se lance dans un processus de "Japonisation" de la Zone Euro. La BCE a-t-elle tort de prendre modèle sur la Banque du Japon, confrontée elle aussi à une croissance qui refuse de décoller et une économie qui reste atone?

Certes, la situation aurait été bien pire si la banque centrale européenne n’était pas intervenue de cette manière et avec cette puissance. Et la situation rend très favorable l’investissement en actions. Mais le plus le processus se prolonge, plus la situation s’envenime. Un véritable cercle vicieux, puisque, à l’autre bout du fil des banques centrales, la FED américaine, tente, elle, de trouver le bon moment pour faire remonter ses taux. Une chose est sûre: les déséquilibres induits par ces politiques monétaires complexes vont mettre des années à être résorbés.

Antoine Larigaudrie