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Banques centrales: et si la BCE volait la vedette à la Fed?

Mario Draghi, le Président de la BCE, pourrait bien devenir le maître du jeu monétaire global avant la fin de l'année, si la banque centrale décide d'intensifier ses programmes d'aides d'ici là.

Mario Draghi, le Président de la BCE, pourrait bien devenir le maître du jeu monétaire global avant la fin de l'année, si la banque centrale décide d'intensifier ses programmes d'aides d'ici là. - Jean-Christophe Veraeghen- AFP

Alors que les marchés n’en peuvent plus d’attendre, depuis des mois, une décision capitale de la Réserve Fédérale sur ses taux directeurs (rendu de décisions demain soir), la Banque Centrale Européenne, elle, agit concrètement, et démontre qu’elle est capable d’aller encore plus loin.

Beaucoup d’économistes et d’analystes commencent à évoquer l’hypothèse, mais il semble de plus en plus plausible que la BCE va avoir le premier rôle dans les prochains mois, dans le concert des banques centrales mondiales et leur action de soutien à l’économie et aux marchés. Toute l’attention s’est focalisée ces derniers jours autour de la Fed, et ça continuera au moins jusqu’à demain soir, où l’institution doit rendre sa décision sur ses taux directeurs.

Elle qui pourtant était proche d’enclencher son processus de normalisation monétaire en relevant légèrement ses taux de 0.25% (ils sont quasi-nuls depuis 2008), elle subit désormais une vague de pression pour les laisser inchangés.

Données économiques encore floues

Beaucoup de raisons à cela, une activité américaine qui reste en croissance mais plutôt faible, un marché du travail qui s’améliore mais encore trop lentement, et surtout une inflation encore loin d’atteindre l’objectif de 2% que la FED s’était fixé pour agir.

En toile de fond, on a en plus une économie mondiale en phase de faiblesse, de vives inquiétudes sur la Chine et les pays émergents, et des marchés financiers turbulents qui attendent le rendez-vous l’arme au pied, prêts à réagir, voire surréagir.

Une Fed coincée point de vue timing

Et c’est dans cette atmosphère tendue que Janet Yellen doit prendre ce qui est sans doute la décision la plus complexe du monde. Et elle est désormais coincée entre un besoin de normalisation, pour éviter bulles et déséquilibres, l’Amérique et les pays émergents en ont besoin, et un monde économique qui redoute une déstabilisation générale en cas de remontée des taux.

D’ailleurs du côté des économistes de Wall Street, on parie majoritairement sur un statu quo demain soir, avec peut-être des signaux d’une remontée ultérieure, en décembre ou l’année prochaine. Donc concrètement, on est prêt à vivre avec le risque que ce processus prenne beaucoup plus de temps que prévu.

Eviter une "bêtise"

D’où une vraie pression de la sphère financière depuis quelque jours, militant pour un statu-quo, pour éviter une trop grosse déstabilisation des marchés, et qualifiant un éventuel relèvement d’ "erreur" ou de " Bêtise à ne précisément pas faire maintenant".

Ce qui laisse finalement toute latitude à la BCE pour prendre les commandes en termes d’action monétaire globale. L’institution est, elle, dans une problématique totalement opposée, puisqu’elle agit déjà, via de très importants programmes d’aide à l’économie et aux marchés, en rachetant des dizaines de milliards d’obligations pour soutenir l’économie et créer un peu d’inflation.

Une BCE qui fait beaucoup, prête à faire plus

Et Mario Draghi l’a dit il y a quelques semaines, il fait tout ce qu’il faut pour cela, et est même prêt à en faire plus, au vu de la croissance faible et de l’inflation bien en dessous des 2% en Zone Euro. Son bras droit Benoît Coeuré avait même indiqué que la BCE pourrait intensifier ses programmes de rachat pour assurer de la liquidité au marché pendant l’été.

Hors selon les dernières données chiffrées, la BCE sur le mois d’août est allée bien au-delà des 60 milliards d’euros prévus à l’origine. Mais pas que de quelques milliards. La BCE est passée à 76 milliards, très sensiblement plus.

Les obligations privées visées

C’est aussi la nature des actifs rachetés qui diffère : alors que l’essentiel des rachats de la BCE devaient être consacrés à de la dette souveraine, là on note une grosse activité sur les obligations privées, notamment via des "Covered Bonds", des obligations spécifiques émises notamment en grande quantité par le secteur bancaire.

Donc la banque centrale montre qu’elle intensifie ses initiatives, en priorité pour que l’argent circule le mieux possible à travers les circuits financier. Et qu’elle n’aura aucun cas de conscience à en faire plus, voire beaucoup plus à l’avenir.

L’argument d’une croissance et d’une inflation faible

Le Vice-Président de la FED Vitor Constancio l’a redit ce matin : la BCE a les moyens d’intensifier ses mesures, pas la quantité et la qualité des actifs rachetés. "C’est cette politique qui nous a aidé à surmonter les crises grecques et chinoises ces derniers mois ", ajoute-t’il.

Une tentation d’autant plus grande pour la BCE d’agir encore plus massivement si c’est possible, pour soutenir encore une fois une économie européenne au ralenti et sous la menace d’une nouvelle phase de déflation, ou d’inflation faible prolongée.

Afflux de capitaux

Et si on se fonde sur le scénario présent, on pourrait voir tout simplement la BCE annoncer une intensification de son programme de Quantitative Easing, avant même que la Fed ne se décide à relever ses taux ! C’est actuellement une hypothèse de travail qui fait son chemin chez les économistes européens.

D’autant que la politique de la BCE a eu un effet indéniable : faire de la zone euro la 1ème destination géographique en termes de capitaux à investir, aussi bien sur les actions que sur l’économie réelle.

Une BCE maîtresse du jeu ?

Depuis le début de l’année, selon les données du cabinet EPFR, 100 milliards de dollars ont été désinvestis des fonds américains en action, alors que leurs homologues européens ont attiré 128 milliards de dollars d’investissements.

Qu’une intensification supplémentaire de la politique de la BCE soit la source d’une prolongation des déséquilibres monétaires et d’effets secondaires sérieux, tout le monde le concède, mais si cela se confirme, la BCE prendrait sans aucun doute la tête des grandes banques centrales du monde en termes d’initiative monétaire avant la fin de l’année.

Antoine Larigaudrie