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"Au Brésil, personne n’a intérêt à ce que les favelas sortent de la misère"

Alan Duarte veut que l'État brésilien investisse d'avantage dans les quartiers pauvres de Rio.

Alan Duarte veut que l'État brésilien investisse d'avantage dans les quartiers pauvres de Rio. - BPCE

INTERVIEW - Alan Duarte, à l’origine d’un projet associatif au sein de l’une des favelas les plus dures de Rio, désespère de voir enfin les quartiers populaires profiter des grands événements organisés au Brésil.

Une vie rythmée par les règlements de comptes entre trafiquants, un frère tué par des narcos, une inexorable pauvreté qui impose aux jeunes le choix entre la misère et la violence…Voilà le quotidien d’Alan Duarte. Cet entraîneur de boxe brésilien a donc monté un projet associatif au sein d’une des favelas les plus dures de Rio, proposant ainsi aux jeunes du quartier une voie alternative.

Peu avant les Jeux Olympiques, le groupe français BPCE (Caisse d’épargne, Banque Populaire) lui a mis le pied à l’étrier en finançant une partie de son projet. Car au Brésil, l’ascenseur social reste toujours bloqué au pied des quartiers populaires. Entretien.

Comment un club de boxe peut-il contribuer à pacifier un quartier ultraviolent?

Lorsqu’ils sortent de la favela, les jeunes, sont victimes de discriminations en ville. Mais à l’intérieur du quartier, ils doivent subir quotidiennement la guerre que se livrent les gangs. Notre association permet à ces jeunes d’être reconnus dans la favela autrement que par leur statut de trafiquant. Malheureusement, personne ici ne veut financer ce genre de projet. C’est seulement grâce à des groupes privés, comme BPCE, qu’il peut exister.

La Coupe du monde et les JO n’ont donc pas eu d’effet sur les conditions de vie au sein de la favela?

Rien n’a changé. Il y a eu beaucoup de promesses, mais nous n’avons jamais vu la couleur des investissements annoncés. On ne sait d’ailleurs pas où est passé l’argent généré par la Coupe du monde, par exemple. Et en ce qui concerne la sécurité, l’État a une nouvelle fois raté son coup. Au lieu de mettre en place une police de proximité à l’intérieur de la favela, les forces de l’ordre se sont contentées de se poster aux abords. Cela permettait de sécuriser le centre-ville, mais en aucun cas le quartier en lui-même.

Si les solutions existent, pourquoi l’État brésilien ne les appliquent-elles pas?

La raison est simple: à part ceux qui s’y trouvent, personne n’a intérêt à ce que les favelas sortent de la misère. Notamment car beaucoup de Brésiliens n’ont pas envie de partager les écoles, ou les hôpitaux, avec les gamins des quartiers pauvres. La période Lula (le prédécesseur de Dilma Rousseff, ndlr) nous a été bénéfique, cela a amélioré nos conditions de vie. Mais depuis, nous sommes livrés à nous-mêmes. Lors de chaque élection, les hommes politiques viennent dans les quartiers pour obtenir des votes, mais les promesses restent vaines.

Quelles réponses obtenez-vous des autorités lorsque vous sollicitez des financements pour votre projet?

Nous avons déjà essayé de contacter l’État. Mais ici, l’administration est très stratifiée, il faut passer par quelqu’un qui connaît un député, etc. C’est du copinage: si un projet est mis en place dans une favela, ce sera forcément via l’entreprise d’un ami de quelqu’un haut placé. Mais la solution, c’est de faire participer les habitants de ces quartiers. Sinon, le problème perdurera pendant des années encore.
Y.D.