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Renault, actionnaire impuissant chez Nissan

Emmanuel Macron et Carlos Ghosn, dans l'usine Renault de Maubeuge, deux semaines avant l'arrestation du PDG.

Emmanuel Macron et Carlos Ghosn, dans l'usine Renault de Maubeuge, deux semaines avant l'arrestation du PDG. - ludovic MARIN / AFP

Malgré une participation de 43%, Renault ne dispose plus d’aucun levier chez Nissan. Une perte de pouvoir concédée par Emmanuel Macron en 2015.

Renault est coincé. Depuis l’arrestation de Carlos Ghosn, le constructeur français pédale dans le vide. Ce lundi 17 décembre doit se tenir un conseil d’administration de Nissan qui doit proposer la nomination d’un nouveau président après l’éviction de Carlos Ghosn. Premier actionnaire avec 43,4% du capital, Renault ne nomme pas le président comme c’est le cas dans la plupart des entreprises disposant d’un actionnaire de référence.

Le groupe français ne fait que participer en n'ayant qu’un seul membre sur les trois du comité chargé de le choisir. Et encore, ce « strapontin » n’est pas un dû mais semble avoir été négocié il y a trois semaines. « Les administrateurs de Renault chez Nissan ont voté la destitution de Ghosn mais ont obtenu en échange cette place pour participer au choix de son successeur » assure un proche du groupe français. « Ils ont un pouvoir limité », reconnaît-on à Bercy. Renault en est là : sans pouvoir chez Nissan, le constructeur doit le négocier.

Même constat concernant l’enquête interne de Nissan sur les malversations de Carlos Ghosn. Renault tente depuis un mois d’avoir des informations détaillées sur les motifs de son arrestation. Nissan a longtemps fait barrage, au prétexte que Renault n’avait pas à exiger quoi que ce soit. La semaine dernière, les avocats de Nissan ont tout de même fini par apporter les premiers éléments de l’enquête de Nissan qui a conduit à la destitution de Carlos Ghosn. Mais le constructeur japonais a tenu à imposer son calendrier et surtout à ne pas laisser Renault décider à sa place. Malgré sa participation de 43,4%, le groupe français a peu de pouvoir chez Nissan. Il a même été contraint d’en abandonner à deux reprises.

Macron rompt la confiance avec Nissan

Il y a trois ans, Renault et Nissan ont revu les accords de gouvernance qui les liaient depuis 2002. Ce « sacro-saint » pacte « Rama » (Restated Alliance Master Agreement) est la pierre angulaire de l’Alliance entre les deux constructeurs. Il n’avait été modifié que deux fois, en 2005 et 2012, pour de simples évolutions de gouvernance de l’Alliance. Mais cette fois, fin 2015, ce contrat va subir un coup sévère, préjudiciable pour Renault.

A l’origine, la montée de l’Etat français au capital de Renault. Lors d’un « raid » digne des grands fonds d’investissement les plus agressifs, l’administration de Bercy rachète en quelques jours 4,7% des actions du constructeur français. Il passe alors de 15% à 19,7% pour imposer en assemblée générale l’application des droits de vote double. Surtout, il casse le subtil équilibre entre Renault, Nissan et l’Etat Français. Le constructeur japonais détient lui aussi 15% de Renault, et se retrouve désormais relégué comme deuxième actionnaire derrière l’Etat français. L’opération, décidée par le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, a déclenché la colère de Nissan. Et surtout rompu la confiance fragile qui existait entre les deux constructeurs à la culture très différente. « On ne s’en rend pas compte vu de France mais cet acte a profondément abîmé l’image de Carlos Ghosn et de Renault au Japon » explique un proche du groupe français.

L’Etat contraint Renault à perdre son pouvoir

Après avoir imposé à Nissan ses droits de vote double chez Renault, l’Etat a dû, en contrepartie, faire des concessions. Ainsi, Renault a été contraint par l’Etat actionnaire d’abandonner certains pouvoirs, déjà limités, chez Nissan. Ces fameux accords « Rama » sont secrets alors qu’ils régissent le fonctionnement de deux entreprises cotées en bourse ! En 2015, Renault reconnaissait « l’engagement de voter en faveur des résolutions proposées par le conseil d’administration de Nissan à l’assemblée générale » explique son rapport annuel de l’époque. « Cela ne posait aucun problème puisque Carlos Ghosn dirigeait les deux constructeurs depuis 2015, note un bon connaisseur. Dans la pratique, les deux entreprises étaient toujours alignées ».

Mais la modification du pacte « Rama » va plus loin. Il inscrit que le constructeur français s’engage à « ne pas soumettre à l’assemblée générale de Nissan ou voter en faveur d’une résolution qui n’aurait pas été autorisée par les membres du conseil d’administration de Nissan ». Dit autrement, Renault s’engage à ne jamais s’opposer à la direction de Nissan. « C’était une véritable nouveauté et une perte de pouvoir notable, insiste un ancien haut dirigeant de Renault. On en mesure les risques depuis que Ghosn n’est plus là ». Même avec 43%, Renault ne peut pas s’opposer à Nissan. Et s’il venait à déroger à cet accord, Nissan pourrait répliquer en achetant des actions Renault « sans préalable » précisent ces accords. Dans le bras de fer engagé contre Nissan, l’Etat et Renault n’ont en réalité aucune marge de manœuvre.

Rééquilibrage au sein de l’Alliance

Pourtant, quelques jours après l’arrestation du PDG, un cadre de Bercy nous confiait que « la destitution de Carlos Ghosn était du ressort de l’assemblée générale ». Bercy et Renault serait-il capable d’un « putsch » chez Nissan, de bloquer l’éviction de Ghosn et de prendre le risque de remettre en cause ces accords ? Impossible d’avoir le début d’une réponse tant Bercy reste silencieux.

Reste que la perte de pouvoir de Renault face à Nissan a continué. Un an plus tard, en 2017, c’est au niveau de l’Alliance, la structure qui gère les liens entre les deux constructeurs, que Renault a, là encore, perdu du pouvoir face à Nissan. Jusqu’en 2016, Carlos Ghosn disposait à lui seul de la majorité des pouvoirs au sien du directoire de l’Alliance.

Lorsqu’il a cédé ses fonctions de directeur général à Hiroto Saikawa chez Nissan, les dirigeants de Nissan ont ainsi récupéré la moitié des votes au directoire de l’Alliance alors même que Carlos Ghosn restait PDG de Renault et président de Nissan. Le mouvement a été engagé pour rééquilibrer les pouvoirs au niveau de l’Alliance. Mais l’Etat français a choisi de renforcer son pouvoir d’actionnaire chez Renault en vue d’une inévitable fusion avec Nissan. Au détriment de l’influence de Renault chez Nissan.