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Les mauvaises affaires de Lagardère sur Internet

Arnaud Lagardère a repris ses emplettes sur le web en 2012

Arnaud Lagardère a repris ses emplettes sur le web en 2012 - -

Pour conquérir une place sur internet, le groupe d'Arnaud Lagardère a dépensé plus de 400 millions d'euros dans le rachat de start up web, avec un bilan mitigé: il a passé 234 millions d'euros de dépréciations et revendu deux start up pour une bouchée de pain.

Cet été, l'agence web Social Mix Media (ex-Come & Stay) s'est rebaptisée Nextedia. Elle a ainsi pris le nom de l'agence rachetée en octobre 2012 à Lagardère.

A l'époque, le montant n'avait pas été communiqué. Mais l'examen des comptes 2012 permet d'en avoir une idée. "Le prix d’acquisition peut être estimé entre 250.000 et 300.000 euros, car les comptes montrent que Social Mix Media a déboursé au total 370.000 euros de cash pour deux acquisitions: Nextedia et les 25% d’Appcity", indique Arnaud Riverain, associé fondateur de Greensome Finance.

Revente pour une bouchée de pain

Selon cet analyste financier, "Nextedia dégageait un résultat opérationnel équilibré ou légèrement positif. Et le chiffre d’affaires apporté était en décroissance: nous l’estimons à 10 millions d’euros en 2012, contre 13 millions en 2011. Social Mix Media a maintenant un important travail de restructuration à faire, en mettant fin aux contrats non rentables. Mais ce rachat lui a permis de doubler son effectif (grâce aux 70 personnes reprises) et de sortir du seul emailing pour devenir plus généraliste".

De son côté, Lagardère indique dans ses comptes avoir enregistré lors de cette cession une moins-value de 6 millions d'euros, par rapport à la valeur dans les comptes (8 millions d'euros).

Quoi qu'il en soit, la valeur est ridicule par rapport au prix payé par Lagardère lors du rachat mi-2007: 50 millions d'euros. Mieux: l'agence web (qui comptait à l'époque 300 salariés) était alors valorisée... 100 millions d'euros. Mais il était prévu que Lagardère verse les 50 autres millions dans un second temps, en fonction des résultats à venir (clause d'earn out). Un second chèque qui ne sera jamais versé...

"Nous aurions bien fait un procès..."

Créé en 2005 par Henri Le Menestrel, Nextedia était né du rapprochement de deux agences: Addvise Media (fondée par Marc Ménasé et Loic Fleury) et Un77 (fondée par Gaël Duval).

Chez Lagardère, on reconnaît sans détour que Nextedia a été la plus mauvaise acquisition effectuée sur le web. "Le plan d'affaires qu'on nous a présenté était exagérément optimiste, pour ne pas dire fantaisiste. Hélas, ce n'est pas répréhensible légalement. Sinon, nous aurions bien fait un procès aux vendeurs...", confie un dirigeant.

Heureusement, Lagardère avait aussi appliqué le même système d'earn out lors du rachat d'une autre start up, le site automobile américain Jumpstart, acheté en 2007 pour 62 millions d'euros. Ici, le complément de prix aurait fait monter le rachat à 87 millions d'euros... Finalement, le site sera déprécié à 24 millions d'euros, puis revendu en 2010 à l'américain Hearst lors de la cession des magazines étrangers.

En revanche, un tel système d'earn out n'a pu être appliqué à deux start up qui étaient côtées en bourse. D'abord, le site d'information Newsweb (boursier.com, sports.fr...), racheté en 2006 pour 70 millions d'euros, et qui a été déprécié à seulement 11 millions d'euros. Ensuite, le site médical Doctissimo, acheté en 2008 pour 138 millions d'euros, qui ne vaut plus dans les comptes que 49 millions.

Reprise des emplettes

"Lagardère, contrairement à d’autres groupes médias tels que NRJ ou TF1 qui ont préféré bâtir en interne leurs propres actifs numériques, a mené une politique active d’acquisitions de pure players Internet. Mais cette stratégie n’a pas été couronnée de succès puisque ces sociétés n’ont pas tenu leurs promesses, ce qui a obligé Lagardère à procéder à d’importantes dépréciations", pointe Jean-Baptiste Sergeant, analyste chez Gilbert Dupont. Au total, ces dépréciations se montent à 234 millions d'euros, soit les trois quarts du prix d'acquisition de ces quatre start up.

Toutefois, Lagardère a quelques circonstances atténuantes. D'abord, il a racheté ces sites en 2006-2008, quand les valorisations étaient au plus haut. Surtout, la présence du groupe sur le web était très faible, et ces acquisitions lui ont permis de rattraper en partie ce retard. Parti de zéro, le numérique a représenté 8% du chiffre d'affaires du pole Active en 2012 -l'objectif de 10%, promis pour 2009, n'a toujours pas été atteint. Surtout, ces activités sont enfin rentables, assure la société. En juillet, le groupe était le 8ème acteur du web français, avec près de 18 millions de visiteurs uniques.

Enfin, Lagardère, après une longue période d'abstinence, a repris l'an dernier ses emplettes sur le web. Il a racheté coup sur coup le comparateur de prix LeGuide.com pour 74 millions d'euros, puis le site de vente de billets Billetreduc.com pour 12 millions d'euros. Le groupe explique cibler désormais les sites de commerce électronique, moins sensibles à la crise que les sites financés par la publicité achetés en 2006-2008.

Jamal Henni