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Le bitcoin, une valeur refuge ? « Il faut rester prudent »

Les toutes premières unités de bitcoin ont été émises le 3 janvier 2009.

Les toutes premières unités de bitcoin ont été émises le 3 janvier 2009. - Justin TALLIS / AFP

Le cours du bitcoin est reparti à la hausse en juillet, alors qu'une guerre des monnaies se profile entre la Chine et les Etats-Unis. Pour autant, peut-il tenir le rôle de valeur refuge en cas de crise ?

L'analyse de Franck Guiader, responsable de Gide 255, équipe dédiée au conseil en innovation au sein du cabinet Gide et ancien directeur de la division fintech, innovation, compétitivité de l'Autorité des marchés financiers (AMF).

Le bitcoin est-il une valeur refuge ?

Franck Guiader : C’est une question complexe. Cela dépend de ce que l’on entend par « valeur refuge ». Si l’on considère qu’une valeur refuge est une valeur stable et contracyclique, alors non, le bitcoin ne l’est pas, à cause notamment de sa forte volatilité. Ce n'est en tout cas pas une valeur qui permettrait de placer toute son épargne afin de la protéger d'un marché qui s’effondre.

Il est par contre intéressant d'analyser le niveau de décorrélation entre les marchés traditionnels et celui des crypto-actifs porté à plus de 50% par le bitcoin. Si l'on constate que les deux marchés ne suivent pas les mêmes cycles économiques, dans ce cas, le bitcoin, comme d'autres crypto-actifs d'ailleurs, pourrait peut-être jouer le rôle d'instrument de diversification (et non de "valeur refuge" du fait de ses fortes variations), pour des investisseurs avisés uniquement qui ont conscience des risques sous-jacents de ces nouveaux instruments. Ceux-là y logeraient ainsi une partie de leurs investissements, et la non la totalité, pour mieux diversifier leurs investissements. Dans tous les cas, le bitcoin n'est pas adapté à des épargnants non avertis.

La question est aussi de savoir d’où proviendrait la crise. Si l'un de ses faits générateurs crée un choc immédiat sur l’économie numérique, les crypto-actifs pourraient également être impactés. Il n’y aurait pas de raison qu’ils ne soient pas touchés par les secousses d’une crise de ce type.

On ne peut donc pas systématiquement opposer ce que serait une crise généralisée des marchés traditionnels, avec celle que pourrait subir l'écosystème « crypto ». Il faut en cela bien avoir conscience que les crypto-actifs sont émis par des entreprises qui évoluent dans le domaine étendu du numérique. Ce marché se professionnalise, notamment grâce à la réglementation, et s’institutionnalise de manière croissante. Il n'est donc pas impossible qu'une convergence s'opère à long terme avec les marchés traditionnels, et qu'ils subissent un jour une crise simultanément.

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Pourrait-il le devenir un jour ?

Ce n'est en tout cas pas sa vocation. Il faut davantage s'intéresser aux fonctions de chaque crypto-actif émis, et à leur qualification juridique.

Le bitcoin représente aujourd’hui plus de la moitié de la capitalisation du marché des crypto-actifs. Quand on observe son évolution, on constate qu'il n’est pas encore corrélé aux cycles de l’économie traditionnelle. Il suit ses propres variations, compte tenu notamment des incidents qui ont pu intervenir sur certaines plateformes d'échanges « crypto » contre devises traditionnelles, ou encore de décisions de certaines juridictions qui ont eu des effets sur l'offre et la demande. Au vu de la très forte volatilité de son cours et parce qu'il n'a pas de cours légal, le bitcoin n'est pas une valeur qui évolue dans un couloir serré. C'est un instrument dont la valeur naît d'une offre et d’une demande qui se distinguent des instruments financiers par exemple.

Aussi, le bitcoin ne peut pas être comparé à une matière première, il ne s’appuie pas sur un sous-jacent concret comme l’or ou l’immobilier par exemple qui ont souvent servi de valeur refuge. Sa dimension contracyclique, à date, est intéressante à analyser, mais nul ne sait prédire le niveau de risque d’un effondrement de sa valeur à long terme. Il faut donc être ouvert à cette analyse et à ce type de diversification, mais rester très prudent. Le marché traditionnel par exemple vit aussi des corrections, fortes en cas de crise, mais les cycles des crypto-actifs sont pour le moment beaucoup plus courts, et les corrections sont donc plus violentes.

Il ne faudrait d’ailleurs pas chercher à créer une valeur refuge car cela pourrait créer une bulle. Une valeur refuge s’impose d’elle-même dans un contexte donné, elle ne se bâtit pas. Vouloir créer une valeur refuge créerait à mon sens un nouvelle forme de risque plutôt qu’une opportunité. En outre, cela ne va pas dans le sens de la blockchain sur laquelle repose cet écosystème qui, justement, vise à décentraliser au maximum et diluer le risque d'une seule contrepartie.

Le bitcoin joue un rôle important dans les pays qui connaissent des politiques monétaires instables, comme le Venezuela actuellement. Peut-il faire office de valeur refuge dans ce type de situation ?

S’il ne sert que d’instrument de paiement, il pourrait peut-être venir compléter le dispositif pour certains types d'échanges, mais je ne pense pas qu’une cryptomonnaie puisse être un substitut à une devise légale. Elle n'en a pas les mêmes attributs. On ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable. Il n’y pas de cours légal du bitcoin par exemple, aucun organe central de supervision ne contrôle le système. Le bitcoin peut avoir des prix différents selon les places de marché sur lesquelles il s'échange, et son cours extrêmement volatile n’en fait pas une valeur stable.

Il convient donc d'être prudent sur les usages des crypto-actifs et ne pas les considérer comme des miracles face aux difficultés de certaines politiques monétaires. Si le bitcoin, ou d'autres « altcoins » [des cryptomonnaies alternatives au bitcoin], contribue au développement d'un nouveau segment de l'économie numérique, il doit être apprécié au regard de son utilité et non uniquement de la fonction de substitution aux instruments d'un autre paradigme.

Jérémy BRUNO