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Intelligence artificielle :« La France n’est pas à la hauteur de l’enjeu »

L’intelligence artificielle permet de « maîtriser la relation client ». Ce que les GAFA et BATX ont bien compris.

L’intelligence artificielle permet de « maîtriser la relation client ». Ce que les GAFA et BATX ont bien compris. - Pixabay

Entre la volonté du gouvernement de faire de la France un digne représentant de l’intelligence artificielle (IA) sur la scène internationale et la réalité du terrain, il y a un monde.

Un rapport consacré à l’intelligence artificielle a été publié mi-février à la demande de la Direction générale des entreprises (DGE), du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) et de TECH’IN France. Confié au cabinet Atawao Consulting, ce document de plus de 300 pages dresse un état de l’art, secteur par secteur, des avancées de l’intelligence artificielle constatées en France.

La bonne nouvelle tient au fait que la France multiplie aujourd’hui les « expérimentations » pour « fédérer largement tous les acteurs » et « relever le défi de l’IA », pointe le rapport. La mauvaise, c’est qu’expérimenter est une chose, se donner les moyens financiers d’atteindre cette ambition en est une autre.

Et ce n’est pas Olivier Novasque, président fondateur de la société Sidetrade, spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la relation clients BtoB, qui dira le contraire.

Presqu’un an après le rapport du député-mathématicien Cédric Villani portant sur l’intelligence artificielle, les ministères de l’Economie et de la Cohésion des territoires ont publié une étude intitulée : « Intelligence artificielle : état de l’art et perspectives pour la France ». Quel regard portez-vous sur ce document ?

Olivier Novasque : C’est déjà bien qu’il existe. Le problème, c’est qu’il arrive nettement trop tard. Le gouvernement précédent aurait déjà dû se concentrer sur la question de l’intelligence artificielle. La réalité, c’est que la France ne rattrapera pas le retard accumulé vis-à-vis de géants de l’Internet comme les GAFA ou les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) en Chine. Ce sont des mastodontes qui ont placé la relation client au cœur de leur stratégie et de l’IA. Il faut bien prendre la mesure du fait que l’intelligence artificielle permet de « maîtriser la relation client » et cela, les GAFA et autres BATX l’ont bien compris. Sauf qu’il n’y a pas d’intelligence artificielle sans data. Ce que ce nouveau rapport souligne avec beaucoup de lucidité au demeurant.

Il est clair que la France a perdu la bataille de l’IA appliquée au BtoC face à ces géants de l’Internet. D’où sa volonté d’y consacrer un à deux milliards d’euros pour tenter de relever ce défi. Mais elle n’est pas du tout à la hauteur de l’enjeu. Nous avons perdu une bataille en Europe. Essayons de ne pas perdre la guerre.

Qu’est-ce qui pose véritablement problème ?

Voilà des années que nous rédigeons des rapports. La réalité, c’est que la France exporte des talents auprès des GAFA et ne fait qu’importer de l’intelligence artificielle. Or, nous disposons de cerveaux qui n’ont absolument rien à envier à ceux de la Silicone Valley.

En France ce qui nous manque, ce sont les conditions permettant de construire un écosystème capable de créer des géants du numérique. Nous avons les ingénieurs, nous avons les scientifiques… Ce n’est donc pas par manque de compétences que nous ne parvenons pas à nous démarquer, mais bien parce que nous n’avons pas la mentalité de penser à grande échelle.

Le sujet en lui-même ce n’est pas la start-up. Le sujet c’est de voir combien d’entreprises françaises sont, finalement, parvenues à dépasser une taille critique. Nous avons besoin de plus d’adaptabilité dans notre chaîne de financement. Nous avons besoin de disposer d’un marché européen plus appétant sur les nouvelles technologies. Nous avons besoin d’un Nasdaq européen.

Quels leviers la France peut-elle activer pour parvenir à se démarquer sur le volet de l’intelligence artificielle ?

En ce qui concerne les relations BtoB, tout est encore permis en France et en Europe. Nous disposons de beaucoup de données, assez bien structurées au demeurant. Or la data est définitivement le pétrole de l’intelligence artificielle. Ce qu’il faut comprendre c’est que l’IA permet aux entreprises d’être plus performantes, si tant est qu’elles placent la relation client au centre du débat comme l’ont fait les GAFA. S’il y a bien un danger aujourd’hui pour une organisation quel que soit le secteur, c’est de ne pas prendre en compte l’intelligence artificielle pour augmenter sa compétitivité. Car c’est bien là l’objectif.

Dans tous les cas, il convient d’en finir avec l’expérimentation et de passer à de vrais cas d’usage. Il faut vérifier s’ils donnent satisfaction et concevoir de véritables systèmes. Il est nécessaire, par ailleurs, d’aller sur le terrain, d’observer de près le quotidien des entreprises ET des utilisateurs afin de voir comment tirer parti de l’IA.

Il relève, enfin, de l’absolue nécessité de mettre un terme au discours de crainte selon lequel l’intelligence artificielle serait capable de remplacer l’Homme. Aujourd’hui, l’IA demeure faible, même si nous sommes capables de concevoir des voitures autonomes. Elle n’est pas prête de remplacer l’expertise humaine. Mais il est vrai que l’intelligence artificielle apporte une véritable valeur dans le travail de chacun. C’est l’intelligence artificielle qui est au service de l’Homme et non l’inverse.

Au final, lorsque l’on compare les entreprises qui ont intégré de l’intelligence artificielle dans leurs process et celles qui ne l’ont pas fait, on se rend compte que le différentiel de marge au sein d’un même secteur est parfois saisissant. Il est clair que les sociétés qui jouent le jeu de l’intelligence artificielle parviendront à se démarquer. Celles qui ne s’y emploieront pas disparaîtront, tout simplement.

Julie COHEN-HEURTON