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Le mal-être du nucléaire à l'origine des déboires de Toshiba

Deux tiers des réacteurs nouvelle génération en construction dans le monde sont en retard.

Deux tiers des réacteurs nouvelle génération en construction dans le monde sont en retard. - Charles Platiau - Reuters

Le géant industriel japonais a annoncé mardi des mesures drastiques destinées à assurer sa survie alors que sa filiale nucléaire est au plus mal. Notamment à cause d'une industrie qui n'a plus le vent en poupe.

L'action du conglomérat industriel japonais chutait de 13% cette nuit à la Bourse de Tokyo, après la publication de données financières alarmantes qui forcent le groupe à prendre des mesures drastiques dont la possible vente de la moitié de son activité de puces-mémoires. Toshiba a en outre prévenu que les estimations de pertes et dépréciations n'étaient encore que provisoires, non validées par les commissaires aux comptes et susceptibles d'être nettement révisées.

Toshiba souhaite en outre réduire la voilure dans le nucléaire. Un symptôme des difficultés rencontrées par une industrie de l'atome qui, entre enjeu de compétitivité et défi technologique, voit son salut actuel en Asie. Financièrement assommé par les déboires de sa filiale nucléaire américaine Westinghouse, le conglomérat japonais a décidé de ne plus assurer la construction de nouveaux projets à l'étranger pour se concentrer sur la fourniture d'équipements et l'ingénierie.

Plus de nouvelles centrales aux États-Unis?

Cette annonce pose la question du devenir des centrales projetées par Westinghouse, notamment au Royaume-Uni où l'entreprise prévoit de construire trois réacteurs AP1000 avec son partenaire français Engie, qui réfléchit également à la pertinence de cet investissement. "L'AP1000 étant le seul réacteur de troisième génération certifié sur le marché américain, est-ce que cela veut dire que pendant un certain temps, il n'y aura plus de nouvelles centrales construites aux États-Unis?", s'interroge un industriel.

A priori, le retrait de cet acteur majeur du nucléaire devrait profiter à ses concurrents, le japonais MHI, le nippo-américain GE-Hitachi, le russe Rosatom, les chinois CGN et CNNC, le sud-coréen Kepco ou encore les français EDF-Areva. Mais des experts estiment qu'il reflète surtout le mal-être du secteur depuis le coup de frein provoqué par l'accident de Fukushima au Japon, en 2011. "À court terme, ce n'est pas une bonne nouvelle que Toshiba se retire. Cela veut dire qu'il y a un vrai problème dans le marché du nucléaire", résume un analyste ne souhaitant pas être identifié.

La demande en Asie cache la réalité

"Tout le monde anticipe qu'il y aura une consolidation dans les années qui viennent", estime Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d'énergie nucléaire (SFEN). Selon la fédération industrielle World Nuclear Association (WNA), 60 réacteurs sont actuellement en construction dans le monde - le nombre le plus élevé de ces 25 dernières années. La Chine concentre plus du tiers des chantiers. "Il y a une demande extrêmement forte en Asie, qui a besoin d'énergie bas carbone à grande échelle pour la satisfaire, et le nucléaire en fait partie", assure Valérie Faudon.

"C'est l'arbre qui cache la forêt", rétorque Yves Marignac, directeur du cabinet d'études sur l'énergie Wise-Paris. Des normes de sûreté plus strictes depuis Fukushima et la construction encore émergente de réacteurs de nouvelle génération s'accompagne souvent de retards et surcoûts, alors que le savoir-faire industriel du secteur s'est érodé depuis la réalisation des grands programmes nucléaires des années 1970-1980, en France notamment. 

2 réacteurs en construction sur 3 en retard

"Nous sommes actuellement dans une phase de transition: on se dirige vers des réacteurs de nouvelle génération et deux tiers environ des réacteurs en construction aujourd'hui accusent des retards", souligne Pierre-Antoine Chazal, analyste chez Bryan Garnier. "C'est un problème qui touche presque tous les fournisseurs et toutes les zones géographiques". Ainsi, le chantier de l'EPR français de Flamanville accuse six ans de retard pour un budget plus que triplé à 10,5 milliards d'euros. Même constat de dérapage pour celui en construction en Finlande ou les AP1000 prévus en Chine.

"Quand les projets dérapent, on parle de milliards de dollars. Il devient impossible d'être un acteur purement privé dans cette industrie-là. Seules les entreprises publiques sont capables d'encaisser des risques pareils", note François Pouzeratte, du cabinet Eurogroup Consulting. Ainsi, la France a volé au secours de ses deux têtes de pont du nucléaire, Areva et EDF.

Une industrie qui n'a pas le vent en poupe

De quoi faire douter certains pays, dans un contexte énergétique difficile: les prix des énergies fossiles sont bas comme ceux de l'électricité en Europe, et les énergies renouvelables gagnent en compétitivité. Malgré le positionnement pro-atome de la France et de la Grande-Bretagne, l'Europe est devenue plus frileuse. L'Afrique du Sud a revu ses besoins à la baisse et le Vietnam a renoncé à construire deux centrales.

"Ce n'est pas une industrie qui est morte, mais pas non plus une industrie qui a le vent en poupe", résume un autre analyste, alors que le marché se réduit encore avec l'allongement de la durée de vie des réacteurs en fonctionnement. "La compétitivité est un réel enjeu pour l'industrie nucléaire", admet Valérie Faudon, de la SFEN, précisant que l'industrie planche ainsi sur le développement de modèles moins chers.

N.G. avec AFP