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LIGNE ROUGE - Livreurs, les forçats du bitume

Ils n'ont jamais été aussi nombreux: 50.000 livreurs à deux roues sillonnent aujourd'hui les villes françaises. Mais à quel prix? Source de revenus vitale pour beaucoup, ce nouveau job précaire entraîne parfois des dérives. Une enquête Ligne Rouge d'Yves Couant, Etienne Grelet, Fanny Morel et Hugues Dugué.

Impossible de passer à côté de ces nouveaux travailleurs pressés. Sur un vélo ou un scooter, les livreurs arpentent les rues des métropoles, d'un restaurant à un client, pour tenter de gagner leur vie.

La crise sanitaire a d'ailleurs fait bondir les livraisons à domicile. Deux fois plus de commandes entre 2019 et 2020 pour le leader Uber Eats tandis que son principal challenger Deliveroo, compte 20.000 restaurants dans son application, soit 8000 de plus en un an.

Pour certains livreurs, la conversion est très récente, comme pour Simon Boué, passé des cuisines d'un restaurant au vélo électrique en l'espace de quelques mois. "J'ai dû arrêter à cause de la Covid et du premier confinement" témoigne-t-il. "On m'a licencié car j'étais le dernier arrivé dans l'entreprise." Faute de trouver un poste dans un autre restaurant, le jeune homme s'est lancé dans la livraison.

Course contre la montre

Un travail souvent harassant pour ces forçats du bitume, qui travaillent généralement 7j/7, midi et soir. Comme Simon, ils sont environ 50.000 livreurs à sillonner les rues des 230 agglomérations françaises.

Et c'est une course contre la montre pour les livreurs, contraints d'accélérer la cadence pour répondre aux exigences des restaurateurs et éviter les sanctions des plateformes qui pénalisent le moindre retard. Uber Eats, par exemple, n'hésite pas à demander des comptes en appelant les livreurs… "J'ai la boule au ventre" lâche Simon Boué après de nouvelle remontrances. Ce jour-là, les 9 courses de la journée lui ont rapporté 51,39 euros. Après paiement de l'Urssaf, cet autoentrepreneur gagne en moyenne 830 euros par mois.

Deliveroo refuse du monde

Les conditions difficiles mais le nombre de livreurs ne cesse d'augmenter. "Oui le boulot est difficile, vous êtes dehors, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, mais c'est un boulot qui est une belle opportunité" assure pourtant Damien Steffan, responsable communication chez Deliveroo. "La preuve, c'est que nous, on refuse du monde en ce moment. On pourrait avoir beaucoup plus de livreurs si on le souhaitait."

Car le gros avantage du métier, c'est sa facilité d'accès, notamment pour des centaines de sans-papiers. "Les jours où ça bosse beaucoup, on fait 70 à 75 km par jour" explique Sékou qui enchaîne les courses à Paris malgré le froid glacial de ce mois de février. "Si on avait le choix, on resterait à la maison comme tout le monde." D'autant que le jeune homme est contraint de louer un compte, 400 euros par mois à une autre personne. Un procédé illégal mais facile à trouver sur internet, qui fait évidemment les affaires de ces loueurs… Après le paiement de sa location, il ne reste que 600 euros à Sékou pour vivre et se loger.

La colère monte

Impossible de connaître le nombre de sans-papiers qui se sont lancés dans la livraison mais leur situation inquiète. Non déclarés, ils ne peuvent évidemment pas bénéficier d'un arrêt de travail lors d'un accident.

"C'est un sujet qui est difficile, dont on a connaissance, sans pouvoir le mesurer et on n'a pas toutes les clés pour le résoudre" reconnaît Damien Steffan.

Pour tenter d'endiguer le phénomène, la plateforme surveille par exemple "les changements de numéro de téléphone suspects." Mais Deliveroo le rappelle: "on n'a pas un pouvoir de police." Ces six derniers mois, l'entreprise n'a d'ailleurs mis un terme qu'à une quinzaine de contrats de ce type.

Mais depuis plusieurs années, la colère gronde sur le sort des livreurs. Il y a trois ans, un jeune étudiant de 19 ans est mort, fauché par un camion, alors qu'il effectuait une course pour Uber Eats. Son père dénonce aujourd'hui l'itinéraire proposé par la plateforme, jugé trop dangereux pour un vélo.

Le statut d'indépendant des livreurs a aussi été remis en cause par la justice dans plusieurs pays européens. En février 2020, Deliveroo a d'ailleurs été condamné pour travail dissimulé…

Thomas Leroy Journaliste BFM Business