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Helicopter money: la BCE doit-elle directement distribuer de l'argent aux Européens?

Les différents régimes de retraite et le FRR ont mis de côté près de 150 milliards d'euros.

Les différents régimes de retraite et le FRR ont mis de côté près de 150 milliards d'euros. - Pexels

Inflation en berne, taux négatifs, menaces sur la croissance européenne… Et si toutes les conditions étaient réunies pour une relance de la consommation en offrant 1.000 euros à chaque citoyen? Le débat est relancé.

C'est une petite musique qui revient régulièrement à Francfort. Et si la Banque centrale européenne (BCE) franchissait le pas de "l"helicopter money"? Derrière ce terme, une idée popularisée par le prix Nobel d'économie Milton Friedman dans son livre "The Optimum Quantity of Money", publié en 1969. Il prend alors l'exemple d'un hélicoptère qui lâche de l'argent au-dessus d'une ville pour illustrer l'impact de la politique monétaire sur l'inflation. 50 ans plus tard, de nombreux économistes reprennent le concept en véritable proposition concrète, désormais baptisée "quantitative easing for the people."

L'idée est cette fois de relancer la demande. Et surtout d'augmenter l'inflation qui est le principal objectif de la BCE. En zone euro, elle était estimée à 1% en août 2019, très loin d'un objectif de 2%. L'économiste Daniel Cohen propose ainsi, dans Les Echos, un versement de "1.000 euros à chaque citoyen le jour de Noël" par la BCE, en dernier recours. "Ça ferait 340 milliards. Si ça relance l'inflation, très bien, sinon très bien aussi !"

"Faire sortir les hélicoptères du hangar"

Un peu plus tôt dans la semaine, le Financial Times publiait une tribune de Moritz Kraemer, chief economic adviser chez Acreditus, lui aussi favorable à la "monnaie hélicoptère" au sein de la zone euro. "En dépit de la reprise économique et de la politique monétaire hyper-accommodante mise en place depuis 2015, l'investissement de la zone euro a été inférieure à ses niveaux historiques" explique-t-il. "Plutôt que d'essayer encore une fois de tirer sur le levier des taux d'intérêt, le moment est venu de faire sortir les hélicoptères du hangar." Il propose un virement mensuel autour de 200 euros sur chaque compte courant, jusqu'à ce que l'inflation remonte à 2%, soit en 2023 selon ses calculs. D'ici là, cette manne aura alors relancé, espère-t-il, la consommation en Europe.

Même BlackRock, le géant de la gestion d'actifs, préconise la création de monnaie. Interrogé par Bloomberg, son vice-président Philipp Hildebrand a même trouvé la candidate idéale pour tenter l'aventure: Christine Lagarde.

Si la future présidente de la BCE n'a pas évoqué cette possibilité lors de son audition devant les eurodéputés cette semaine, l'idée ne lui est surement pas inconnue. Parmi les partisans de l'helicopter money, le très influent think tank Bruegel, dirigé par Jean-Claude Trichet, aurait, selon le Spiegel, conseillé à Christine Lagarde, entre autres mesures, de réfléchir sérieusement à cette opportunité.

Affaiblissement de l'orthodoxie allemande 

L'idée n'est d'ailleurs pas neuve dans les couloirs de l'institution européenne. En mars 2016, l'économiste en chef de la BCE, le Belge Peter Praet (retraité depuis juin dernier), assurait que l'hélicoptère monétaire faisait partie de la fameuse "boîte à outils" chère à Mario Draghi. Un mois plus tard, la BCE avait prudemment reculé, assurant que cette idée n'était "pas sur la table."

Il faut dire qu'elle fait partie des mesures les plus controversées au sein d'une Europe qui a toujours peiné à s'entendre sur les politiques monétaires. Ces dernières années, l'Allemagne a fortement critiqué l'interventionnisme de la BCE depuis la crise financière, et notamment l'usage d'outils non-conventionnels, comme le Quantitative Easing (ou QE, c'est-à-dire le rachat massif d'actifs par la banque centrale). Il faut se souvenir des attaques du redoutable ex-ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble contre la BCE, responsable selon lui de léser les épargnants allemands et de faire monter l'extrême-droite dans son pays.

Mais ces derniers mois, l'orthodoxie allemande s'est fissurée. La perte d'influence d'Angela Merkel, très fragilisée politiquement, conjuguée à la montée en puissance des Verts depuis les élections européennes, pourrait au moins faire céder Berlin sur la question de la règle budgétaire dans son pays. Si l'Allemagne acceptait finalement de s'endetter pour financer sa transition écologique, cela marquerait un virage majeur pour le pays. De là à accepter d'autres entorses à leur rigueur comme la monnaie hélicoptère? Rien n'est moins sûr.

De l'argent qui sera épargné?

Car l'helicopter money a encore plus d'opposants que de partisans. "Cela pose un énorme problème pour la BCE" indiquait Christian Parisot, chef économiste et directeur de la recherche d'Aurel BGC, dans l'émission "Les Experts" ce vendredi sur BFM Business. "La BCE prendrait un jugement de valeur: est-ce que c'est normal de donner 1.000 euros à Monsieur Pinault et 1.000 euros à un gilet jaune?", soulignant qu'il s'agirait ainsi d'un "choix politique" pour l'institution. "Ce n'est pas son rôle".

Autre problème, soulevé par Jean-Marc Daniel, économiste et éditorialiste chez BFM Business: "Si la banque centrale se met à mettre 1.000 euros, quelque part ça va être inscrit à son passif, il faut qu'elle trouve un actif pour compenser ça (…) La banque centrale avait un mandat et on est en train de l'oublier."

D'autres questions restent en suspens: comment éviter que l'agent ne soit thésaurisé? Comment éviter un emballement de l'inflation? Comment être sûr que l'argent ne financera pas les importations étrangères, comme les fameux magnétoscopes japonais en 1981 en France? L'helicopter money pourrait ainsi passer par des mesures plus indirectes, comme des crédits d'impôt ou des baisses de taxation, au niveau européen.

Reste que cela ne viendrait qu'en dernier recours. En juillet dernier, Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE, assurait sur BFM Business que la Banque possédait encore des outils pour réagir, en cas de besoin, comme de nouvelles baisses de taux ou des achats nets de titres. L'argent tombé du ciel, ce n'est donc pas encore pour aujourd'hui.

Thomas LEROY