BFM Business

Télévision: comment les chaînes gaspillent des millions dans des films diffusés en pleine nuit

France 2 a diffusé après minuit 'Cosmopolis' de David Cronenberg

France 2 a diffusé après minuit 'Cosmopolis' de David Cronenberg - Stone angels

TF1 ou France Télévisions investissent des dizaines de millions d'euros pour acheter ou co-produire des films, qui sont ensuite diffusés en pleine nuit, devant zéro spectateurs. Enquête sur un gaspillage absurde.

Si vous êtes noctambule, ou un lecteur compulsif des programmes télévisés, vous avez sans doute remarqué que nos chaînes de télévision diffusent des films à deux ou trois heures du matin. 

Evidemment, à cette heure-là, le nombre de spectateurs est quasi nul. Par exemple, il n'y avait que 237.000 spectateurs pour regarder La croisière à 2h50 du matin sur TF1, qui avait pourtant mis 3 millions d'euros dans cette comédie. Vous n'étiez que 36.000 à regarder Chic à 2h25 du matin sur France 2, à qui le film a coûté 1,2 million d'euros. Ou 91.000 à 1h42 devant Au bonheur des ogres, pour lequel France 2 avait fait un chèque de 1,5 million d'euros.

Des films prestigieux et récompensés

Cette diffusion nocturne est d'autant plus absurde qu'elle concerne des films inédits à la télévision, souvent signés de réalisateurs de renom, plébiscités par la critique, et récompensés par des prix prestigieux. Par exemple, Bird people de Pascale Ferran (prix Louis Delluc), Il était une forêt de Luc Jacquet (nommé aux César du meilleur documentaire), Cosmopolis de David Cronenberg, Jimmy's hall de Ken Loach, La grande bellezza de Paolo Sorrentino ou Jimmy P. d'Arnaud Desplechin (tous en sélection officielle à Cannes) ont été diffusés en pleine nuit.

Ainsi, TF1 a choisi de programmer en pleine nuit des films inédits de Danièle Thompson, Mélanie Laurent ou Philippe Lellouche. France 2 s'est nuitamment débarrassé des derniers opus de Laurent Cantet ou Cedric Kahn. Et France 3 a ainsi expédié les derniers films de Jean Becker, Patrice Leconte, Claude Lanzmann ou Christophe Honoré.

Des dizaines de millions d'euros partis en fumée

Évidemment, les chaînes de télévision doivent payer pour diffuser ces films, et payent même plein pot, car le prix du film ne dépend pas de l'heure de diffusion. Pire: les chaînes sont souvent coproductrices du film, et ont mis sur la table un chèque supplémentaire pour cela.

Au total, TF1 a gaspillé 14 millions d'euros dans huit films co-produits et diffusés la nuit en 2015 et 2016, selon Cinefinances.info (cf. liste ci-dessous). Pour sa part, France 2 a "cramé" 30 millions d'euros dans 36 films co-produits entre 2011 et 2013 et diffusés la nuit. De son côté, France 3 a dilapidé 12 millions d'euros dans 18 films co-produits entre 2011 et 2013, et diffusés après minuit. 

Au final, une large partie des films co-produits par les chaînes se perdent ainsi dans les limbes nocturnes. Ainsi, parmi tous les films co-produits par France 2 et diffusés pour la première fois à la télévision en 2016, 42% ont été diffusés la nuit; 25% chez TF1; et 20% chez France 3.

Pointé par le CSA

Ce gaspillage absurde a fini par retenir l'attention du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel). Dans son dernier rapport sur l'exécution du cahier des charges de France Télévisions, le gendarme de l'audiovisuel écrit:

"L'exposition des films coproduits par France 2 et France 3 est préoccupante. Bien que le nombre d’entrées en salle des films diffusés la nuit ait été limité, la majorité d’entre eux ont pourtant été sélectionnés ou récompensés lors de festivals français et internationaux.
Parmi les films diffusés après minuit figurent des drames mais aussi des comédies telles que Chic! ou bien Des lendemains qui chantent qui pourraient pourtant trouver leur public sur les antennes de France Télévisions avant minuit. Les producteurs regrettent un déficit de mise en valeur du catalogue de de France Télévisions du fait des horaires de diffusion tardifs et d’un manque de fenêtres de diffusion. Il résulte que des efforts peuvent être demandés à France Télévisions afin de valoriser l’exposition de ces films à la hauteur de l’investissement qu’ils représentent".

Remplir les quotas

Ce gaspillage absurde a plusieurs explications. D'abord, la réglementation oblige les chaînes de télévisions à diffuser au moins 60% de films européens, et 40% de films français. Diffuser des films européens la nuit permet donc de passer des films américains en journée.

C'est ce que fait TF1. Ainsi, sur la première chaîne, la quasi-totalité des films qui passent la nuit sont français, ce qui compense les films américains diffusés le jour. Résultat: en 2016, la Une a diffusé 51% français, respectant le quota de 40%. Mais, sans les films de nuit, la chaîne aurait diffusé seulement 17% de films français, et donc violé ses obligations. Et tant qu'à faire, on peut rediffuser moult fois le même film, étant donné personne ne regarde... Juliette et juliette de Rémo Forlani a ainsi été diffusé 16 fois en deux ans, et Delphine 1 Yvan 0 de Dominique Farrugia 14 fois!

Quant à France Télévisions, ses accords avec la filière l'obligent à diffuser au moins 420 films par an. Diffuser des films la nuit lui permet donc d'atteindre ce quota.

Mais d'autres explications existent. Les chaînes ont une autre obligation, financière cette fois: elles doivent investir un pourcentage de leur chiffre d'affaires dans les films français et européens: 3,2% pour TF1 et M6; 3,5% pour France Télévisions; et 12,5% pour Canal Plus.

Mais si elles investissent, forcées, dans le 7ème art, elles n'ont pas forcément envie de diffuser du cinéma qui fait de moins en moins d'audience. Entre 2009 et 2017, le nombre de films diffusés a baissé de 28% sur TF1, 49% sur France 2, et 39% sur France 3. Résultat: les chaînes se retrouvent donc avec trop de films sur les bras...

Prédire le succès

Autre problème: les chaînes coproduisent ou pré-achètent les films avant le tournage, en se basant uniquement sur le scénario et le casting. Au final, il arrive que le film soit raté et/ou fasse un bide en salles. La chaîne craint alors que le film fasse peu d'audience lors de sa diffusion à l'antenne. Elle préfère donc ne pas le diffuser en première partie de soirée, pour éviter un bide. 

Mais dans les grilles, en dehors des premières partie de soirée, il y a peu d'autres cases consacrées au cinéma. France 3 a bien créé en septembre 2013 une case le jeudi en deuxième partie de soirée (transférée ensuite le mardi) consacrée majoritairement aux films co-produits par la chaîne. Mais cette case a disparu dans la grille de rentrée. La Trois promet toutefois qu'elle reviendra en 2019. Du côté de France 2, on assure aussi qu'on diffusera l'an prochain un second film le dimanche soir en deuxième partie de soirée, en alternance avec Un jour un destin.

Manque de souplesse des producteurs

Pour les films les moins prometteurs en termes d'audience, une solution serait bien de s'en défaire et de les donner à une autre chaîne du groupe, qui a moins de spectateurs. Par exemple, de le diffuser sur France 4 au lieu de France 2. Mais il est impossible de faire ainsi circuler les films dans un même groupe, car chaque chaîne achète un film pour elle-même. "Quand je vends un film à une grande chaîne comme France 2, je n'ai pas envie de le retrouver sur une petite chaîne comme France 4", explique un producteur. Et de toutes façons, France 4 et France Ô, qui diffusaient des films plus pointus, vont disparaître d'ici à 2020...

En outre, pour protéger les salles, la filière refuse que les films soient diffusés certains soirs (mercredi, vendredi, samedi), ou en en télévision de rattrapage. Ce qui réduit d'autant les possibilités d'exposer un film.

Impossible de mettre à la poubelle

Dernière explication: les chaînes sont parfois obligées de diffuser le film au moins une fois, et donc ne peuvent pas le mettre directement à la poubelle. "Quand nous co-produisons un film, nous le diffusons, c'est prévu au contrat", explique France Télévisions.

Ajoutons à cela que la diffusion d'un film -quelles que soient l'heure ou l'audience- permet aussi au producteur de toucher une subvention du CNC (Centre national du cinéma), puis aux auteurs et aux interprètes de toucher des droits. 

A noter que ce phénomène concerne peu M6, qui ne diffuse quasiment jamais de films la nuit. "Quand nous co-produisons un film, nous le choisissons avec soin de façon à pouvoir ensuite le diffuser à une heure de grande écoute", explique un dirigeant.

Interrogé, TF1 n'a jamais répondu. Pour sa part, France Télévisions déclare:

"France Télévisions a une politique d’investissement et d’exposition différente de celle des télévisions privées, qui investissent et diffusent des films destinés à maximiser leur audience et les recettes publicitaires associées. France Télévisions remplit différentes missions: rôle de service public et de promotion et de garant de la diversité des genres de films, faire émerger des nouveaux talents (beaucoup de premier ou deuxième film), et enfin alimenter des cases de cinéma Cette diversité a pour conséquence une programmation différente de celle des télévisions privées, qui financent majoritairement des comédies grand public. De fait, tous les films préfinancés ne peuvent être diffusés en première partie de soirée (souvent pour des raisons de classification -12 ans). Il ne faut pas dévaloriser les cases de diffusion en fin de soirée ou nuit. Il y a un public pour des programmes diffusés à ces horaires là, et il y a un public pour une offre de cinéma moins grand public. Certes, il peut s’agir d’un horaire tardif, mais l’enregistrement privé reste d’actualité (notamment sur les box). Par ailleurs, nous espérons avoir les droits de rattrapage pour les films, ce qui leur donnera une plus grande visibilité".

NB: les statistiques citées proviennent des études annuelles du CNC et du CSA sur la diffusion des films à la télévision.

audience de films diffusés la nuit (sur les 4 ans et plus)

Sur TF1
La croisière (17 février 2015 à 2h50): 237.000 Il était une fois, une fois (5 janvier 2016 à 2h41): 271.000 Des gens qui s'embrassent (26 décembre 2016 à 0h50): 433.000

Sur France 2
Maman (16 décembre 2015 à 0h55): 200.000 Hôtel Normandy (21 décembre 2016 à 0h34): 210.000 Au bonheur des ogres (9 juillet 2017 à 1h42): 91.000 Chic (13 décembre 2017 à 2h25): 36.000

Sur France 3
Avant l'hiver (12 septembre 2017 à 0h50): 141.000

Sur M6
Libre et assoupi (20 octobre 2016 à 1h07): 66.000

Source: Médiamétrie

films inédits diffusés la nuit par tf1 en 2015-16: montant investi / budget total (en millions d'euros)

Les adoptés (Mélanie Laurent): 0,9 / 3,9 La croisière (Pascale Pouzadoux): 3 / 11,1 Et soudain tout le monde me manque (Jennifer Devoldere): 1,2 / 6,3 Mon père est femme de ménage (Saphia Azzedine): 0,5 / 5,9 Un prince (presque) charmant (Philippe Lellouche): 1 / 9,1 Il était une fois, une fois (Christian Merret-Palmair): 2,1 / 7,1 La grande boucle (Laurent Tuel): 1,7 / 14,1 Des gens qui s'embrassent (Danièle Thompson): 3,8 / 17,4

Sources: CNC, Cinefinances.info

film inédit diffusé la nuit par m6 en 2016: montant investi / budget total (en millions d'euros)

Libre et assoupi (Benjamin Guedj): 0,9 / 5

films diffusés la nuit par france 3: montant investi / budget total (en millions d'euros)

Trois mondes (Catherine Corsini): 0,8 / 4,75 Après la bataille (Yousry Nasrallah): 0,4 / 2,33 Bienvenue parmi nous (Jean Becker): 1,4 / 7,41 Le magasin des suicides (Patrice Leconte): 0,9 / 11,61 Le temps de l'aventure (Jérôme Bonnell): 0,46 / 3,58 A coeur ouvert (Marion Laine): 0,8 / 3,99 Gare du Nord remix (Claire Simon): 0,4 / 2,06 Le dernier des injustes (Claude Lanzmann): 0,3 / 2,09 Henri (Yolande Moreau): 0,7 / 4,74 Avant l'hiver (Philippe Claudel): 1,2 / 7,99 Tonnerre (Guillaume Brac): 0,4 / 2,02 Il était une forêt (Luc Jacquet): 0,9 / 6,47 Le prince et les 108 démons (Pascal Morelli): 0,7 / 10,03 Etre (Fara Sene): 0,35 Métamorphoses (Christophe Honoré): 0,75 / 3,95 Les jours venus (Romain Goupil): 0,65 / 2,77 Les nuits d'été (Mario Fanfani): 0,65 / 2,99 Dimanche 4 janvier (François Marthouret): 0,55 / 2,49

Source: CSA, CNC

les films diffusés la nuit par france 2: montant investi / budget total (en millions d'euros)

Alyah (Elie Wajeman): 0,4 / 1,8 Arrêtez-moi (Jean-Paul Lilienfeld): 0,6 / 3,99 Bird people (Pascale Ferrand): 1,182 / 6,91 Cookie (Léa Fazer): 0,7 / 5,33 Cosmopolis (David Cronenberg): 0,6 / 14,8 Foxfire (Laurent Cantet): 1,2 / 8,8 Goodbye Morocco (Nadir Mokneche): 0,5 / 2,9 Je me suis fait tout petit (Cécilia Rouaud): 0,7 / 3,83 La cité rose (Julien Abraham): 0,7 / 3,65 Le congrès (Ari Foldman): 0,35 / 8,68 Le guetteur (Michele Placido): 0,5 / 14,99 Maman (Alexandre Leclere): 1,3 / 7,86 Tu honoreras ta mère (Brigitte Rouan): 1,1 / 4 Une nuit (Philippe Lefebvre): 0,7 / 4,76 Do not disturb (Yvan Attal): 1,4 / 8,81 L'homme qui rit (Jean-Pierre Ameris): 1,1 / 13,34 Au bonheur des ogres (Nicolas Bary): 1,5 / 13,07 Hôtel Normandy (Charles Nemes): 1,2 / 6,51 Une place sur la terre (Fabienne Godet): 0,5 / 3,99 Grand départ (Nicolas Mercier): 0,775 / 4 Jimmy P. (Arnaud Desplechin): 0,7 / 11,72 La vie domestique (Isabelle Czajka): 0,55 / 2,91 La grande boucle (Laurent Tuel): 1,1 / 14,08 La grande bellezza (Paolo Sorrentino): 0,3 / 8,33 Jacky au royaume des filles (Riad Sattouf): 1 / 11 Dans la cour (Pierre Salvadori): 1,2 / 6,93 Des lendemains qui chantent (Nicolas Castro): 0,7 / 4,25 La voie de l'ennemi (Rachid Bouchareb): 1 / 12,72 Aimer, boire et chanter (Alain Resnais): 1 / 7,02 Qu'Allah bénisse la France (Abd al Malik): 0,5 / 2,5 Vie sauvage (Cédric Kahn): 0,8 / 5,34 Les ponts de Sarajevo (collectif): 0,2 / 2,2 Jimmy's hall (Ken Loach): 0,63 / 6,91 Papa was not a rolling stone (Sylvie Ohayon): 0,8 / 6,2 Eden (Mia Hansen Love): 0,7 / 5,17 Chic (Jérôme Cornuau): 1,2 / 8,18

Source: CSA, CNC

Jamal Henni