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Procès de Chicago: le trading haute fréquence au banc des accusés

C'est à Chicago que va se tenir le premier procès fédéral du trading à haute fréquence. Chicago dont la Bourse a été le théâtre des premières offensives d'envergure en la matière.

C'est à Chicago que va se tenir le premier procès fédéral du trading à haute fréquence. Chicago dont la Bourse a été le théâtre des premières offensives d'envergure en la matière. - Scott Olson - Getty Images North America - AFP

Début d’un procès sans doute historique pour la finance américaine: pour la première fois comparaissent devant la Justice Fédérale deux traders accusés d’avoir manipulé les marchés au moyen d’algorithmes malveillants. Une jurisprudence très attendue par l’ensemble de la communauté financière.

La justice américaine ne va pas aussi vite que les ordres de bourse du trading algorithmique. Mais elle va avoir le mérite de pouvoir préciser le cadre légal de cette activité de plus en plus répandue sur les marchés financiers (près de 2/3 des échanges quotidiens de Wall Street sur certaines séances), et regulièrement sanctionnée par les autorités boursières. Mais jamais encore par la justice, qui plus est fédérale.

L’affaire en question remonte à octobre 2011, lors d’une séance tout à fait normale à la Bourse de Chicago, place financière consacrée au marché des options. Et c’est précisément sur le marché des denrées agricoles qu’a eu lieu cette attaque sans précédent.

Tempête soudaine dans un marché calme

La journée est plutôt calme, avec des courtiers spécialisés en céréales, soja, maïs, blé… qui prennent position sur les livraisons pour les prochains mois. La plupart travaillent pour d’importantes sociétés agricoles américaines, notamment les éleveurs porcins, bovins et volaillers, qui couvrent ainsi les besoins en nourriture de leurs animaux pour les mois à venir.

L’un d’entre eux, JBS, est un des plus gros négociants en viandes des Etats-Unis, et un des principaux intervenants du marché en ce qui concerne le trading de produits céréaliers, à destination de l’alimentation du bétail.

Une pagaille majeure

Soudain, au beau milieu d’une journée qui s’annonçait tout ce qu’il y a de plus ordinaire, un énorme ordre d’achat de plusieurs milliards de dollars arrive sur les options concernant les livraisons de maïs. A un cours sensiblement différent de ceux du marché.

Tout ceci provoque en quelques secondes une mini-panique, avec des ordres dans tous les sens de la part des autres intervenants de marché, qui tentent de se réaligner au plus vite. Certains achètent, certains vendent, et essayent de compenser leurs écarts de positions coûte que coûte.

Le mystère de "l’ordre-fantôme" 

Le marché décale sensiblement puis tout redevient normal quelques minutes après, sans qu’on comprenne bien pourquoi. Et là, 2ème coup de stupeur des traders: le fameux ordre qui a provoqué cette atmosphère de panique… n’a en réalité jamais été passé. Il a été annulé quelques millisecondes après avoir été lancé !

Gros énervement pour certains, qui ont perdu quelques dizaines ou centaines de milliers de dollars pour essayer de s’ajuster face à cet ordre-fantôme. Et scepticisme de beaucoup, qui même s’ils n’ont pas trop perdu lors de cet événement exceptionnel, estiment avoir été victimes d’une sinistre farce qui a déstabilisé profondément leur marché.

Les dindons de la farce

D’où le petit nom qu’ils ont donné à cette technique de trading, le "Spoofing", ou blague, ordre de bourse émis et quasi-simultanément annulé, qui sème la panique et qui entraîne l’ensemble du marché dans une réaction de panique…. Panique dont on peut, a posteriori, profiter pour engranger du profit.

En tout cas, la blague n’a pas particulièrement été appréciée par le courtier JBS, qui a lancé une requête auprès de la Bourse de Chicago, prélude à l’enquête fédérale, avec cette simple question, mais qui est cruciale pour l’avenir des marchés financiers : tout ceci est-il bien légal ?

Phénomène en pleine expansion

D’autant qu’avec la montée en puissance du trading algorithmique et haute vitesse, et la multiplication des plates-formes de négociation, ce genre d’incident arrive désormais quasi-quotidiennement sur toutes sortes de marchés.

Ce qui oblige certains investisseurs à se protéger via des sortes de contre-mesures, empêchant leurs positions d’être perturbées par ce genre d’événements, occasionnant des phases de panique et de lourdes pertes de trading.

Un algorithme déstabilisateur

Il aura fallu quelques années au FBI pour remonter le fil et mettre les responsables dans le viseur. Déjà comprendre la technique et s’en servir pour identifier les coupables. A plusieurs reprises au cours du dernier trimestre 2011, le même phénomène s’est reproduit sur les mêmes marchés. Les enquêteurs ont pu ainsi dresser un portrait-robot du fautif, qui n’est autre qu’un algorithme.

Une formule mathématique, qui sélectionne automatiquement une cible donnée, un cours à faire décaler, une source de volatilité à exploiter. Ensuite il lance un ordre massif destiné à impulser un mouvement d’ampleur… tout le monde essaye de se réaligner en catastrophe… Mais l’ordre est aussitôt annulé.

2 traders incriminés

Pendant les quelques secondes de flottement et de panique qui vont s’ensuivre, certains vont suivre le niveau de l’ordre-fantôme et liquider leur position jusqu’à ce que le cours s’aligne… Et là, l’utilisateur du fameux algorithme a tout le temps de ramasser l’actif qu’il a joué au cours le plus avantageux possible, faisant un copieux bénéfice. Et ce avant même que qui que ce soit se doute de la supercherie qui aura déstabilisé le marché pendant quelques minutes.

Une fois le mécanisme décortiqué, il fallait remonter la chaîne de trading, ce qui finalement fut plus rapide. Deux traders ont été arrêtés, Michael Coscia et Navinder Singh, appartenant chacun à de petites sociétés de courtage. Ils auraient engrangé en 3 mois plusieurs millions de dollars grâce à ces techniques.

Des courtiers "trop doués" ?

Leur ligne de défense est simple: ils estiment ne faire que leur travail, certes beaucoup plus vite et avec des instruments beaucoup plus performants que ceux des autres, ce qui provoque ce genre de mouvements, mais ils estiment simplement prendre des positions à l’achat ou à la vente, en faisant comme tout le monde, des erreurs de temps en temps, ce qui explique les annulations.

Navinder Singh va même plus loin, et s’est exprimé il y a quelques semaines, estimant que l’action en justice était inspirée par des traders jaloux de sa technique, qui lui permet de faire son travail mieux que les autres. "Pourquoi serais-je sanctionné pour avoir été bon dans ce que je fais ?" avait-il déclaré avec sans doute un peu d’arrogance.

Machine à boursicoter, ou machine à duper ?

Car l’enquête et le procès doivent établir un fait précis: la technique du "Spoofing" n’est pas là pour créer des ordres d’achat et de vente, mais bien uniquement pour déstabiliser le marché, créer sciemment une distorsion totale entre offre et demande, pour ensuite en tirer profit.

Et la défense des traders accusés risque de ne pas tenir bien longtemps si le procureur fédéral de Chicago arrive à imposer sa thèse, preuve à l’appui: l’algorithme en question n’a d’autre utilité que celle de truquer et manipuler le marché pour tromper les autres intervenants.

Jurisprudence très attendue

Pour cela, la justice fédérale va s’appuyer sur les témoignages de nombreux traders et spécialistes de marché, cités à comparaître pour confirmer la nature malveillante des programmes de "Spoofing", constituant dans ce cas précis une entrave à la libre fixation des prix sur le marché.

Et si tout cela est formellement établi, les traders risquent de lourdes amendes, une peine de prison conséquente, puisqu’on est là dans le cadre de la justice fédérale, et cela contribuera à sceller la première jurisprudence claire dans le domaine du trading haute fréquence.

Antoine Larigaudrie