Esclavage : "Refuser la réparation serait dire que ça n’a pas eu lieu"

INTERVIEW - Le Conseil représentatif des associations noires de France soutient l'action en justice contre l'Etat français d'une descendante d'esclave. Son président, Louis-Georges Tin, explique le sens de cette accusation de "crime contre l'humanité".

Olivier Laffargue
Le 08/01/2013 à 15:08
Mis à jour le 08/01/2013 à 16:33
"Ceux qui ont hérité de ces richesses ne sont pas responsables mais ils sont bénéficiaires, ils doivent payer." (Niko111 - Flickr - CC)

Depuis la loi Taubira de 2001, l'esclavage est reconnu en France comme un "Crime contre l'humanité". Le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) n'entend pas s'arrêter là dans la reconnaissance de la responsabilité dans la traite des noirs.

L'association assigne l'Etat en correctionnelle pour crime contre l'humanité, aidée d'une descendante d'esclave d'origine guadeloupéenne, Rosa Destival. Interview.

Pourquoi assigner l’Etat en justice ?

Le Cran a lancé depuis mai dernier une campagne en faveur des réparations relatives à l‘esclavage. Jean-Marc Ayrault s’est engagé à tenir une réunion interministérielle avant le 10 novembre 2012. A ce jour, cette réunion n’a jamais eu lieu, et les engagements ont été contredits.

Puisque le gouvernement ne veut pas répondre sur le terrain politique, nous lui demandons de répondre sur le terrain judiciaire. C’est pour cela que nous avons sollicité Rosita Destival descendante d’esclave, qui peut prouver ce qu’elle est.

A l’occasion de cette plainte nous entendons lever une question prioritaire de constitutionnalité pour remettre en cause le décret de 1848 signé par Schœlcher. Ce décret, qui certes, abolit l’esclavage, prévoyait des indemnités non pas pour des victimes mais les criminels ! Un crime plus que parfait puisque les criminels sont remerciés.

Nous lançons un appel à toutes les Rosita Destival de France, de Navarre et des DOM-TOM, pour que le gouvernement se trouve inondé de procès et qu’il comprenne qu’il aurait mieux fait de tenir parole. Le Cran soutiendra toutes ces initiatives. Il y a une continuité de l’Etat à respecter.

La réparation est le principe de base de la justice, refuser la réparation serait supposer que le crime n’a pas eu lieu.

Quelle réparation exigez-vous de la France ?

Il y a mille et une façons de faire, mais nous estimons que la moindre des choses est de créer un musée national français de l’esclavage, qui n’existe toujours pas. Il faut aussi rembourser Haïti qui a subi une double peine : l’esclavage puis la rançon. Libre depuis 1804, le pays a été contraint de payer une rançon pour éviter de retomber en esclavage.

Le montant est équivalent à 21 milliards de dollars ! Les Haïtiens se sont endettés jusqu’en 1946, cela les a précipités dans la spirale du surendettement, de la pauvreté et de l’instabilité politique.

Les personnes sont mortelles, mais l’argent, lui, ne meurt jamais. Il serait légitime qu’il bénéficie à une fondation nationale. Ceux qui ont hérité de ces richesses ne sont pas responsables mais ils sont bénéficiaires, ils doivent payer. Comme disait Martin Luther King, on hérite d’un actif et d’un passif, il faut assumer le tout. On ne peut pas dire je prends ce qui m’intéresse.

La France a-t-elle du mal à assumer son passé ?

Oui. L’ancien maire de Nantes (le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, ndlr) est un peu en-dessous de lui-même dans cette histoire. Il ne faudrait pas qu’il donne l’impression de protéger un certain nombre de personnes nantaises, dont les bénéfices viennent de l’esclavage.

Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles dans le droit international et la demande de réparation est aussi vieille que l’esclavage lui-même. Abraham Lincoln l’avait lui-même mise dans son programme. Nous ne faisons que poursuivre un débat très ancien, des réparations ont déjà été obtenues aux Etats-Unis depuis le XVIIIe siècle.

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