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Gilets jaunes: sur Facebook et Twitter, une ingérence russe bien difficile à prouver

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- - Sameer Al-Doumy AFP

Des chercheurs, experts et entreprises se penchent sur des "comportements suspects" observés en ligne, à même d'amplifier la mobilisation des gilets jaunes. Les autorités françaises ont lancé une enquête, chapeautée par le SGDSN.

Il suffit de se rendre sur Facebook et Twitter pour les voir défiler. Des images, publications et vidéos, dont l'origine remonte parfois à plusieurs années, viennent dépeindre une France plongée dans une quasi guerre civile, en reprenant des informations fausses ou tronquées liées au mouvement des gilets jaunes. 

Ces "comportements suspects", qui émanent parfois de comptes Facebook et Twitter flambant neufs, font croire à des mécanismes d'influence sur les réseaux sociaux. Ce 8 décembre, sur la base de l'analyse de quelque 200 comptes Twitter par l’entreprise américaine de sécurité informatique New Knowledge, The Times concluait que le Kremlin s'était immiscé dans le débat numérique autour des gilets jaunes.

Le groupe sollicité, qui vient par ailleurs de lancer une offre commerciale pour lutter contre la désinformation en ligne, souligne que le noyau dur de ces 200 comptes n'a eu de cesse de relayer la propagande de Moscou ces deux dernières années. 

La Russie dans le viseur

Pointer du doigt la Russie sur la base de ces seuls éléments semble bien hâtif. Les autorités françaises se montrent plus réservées sur le sujet. Une enquête vient tout juste d'être lancée par le Secrétariat général de la défense nationale (SGDSN), pour faire la lumière sur ces éventuels mécanismes d'influence en ligne, rapportait l'AFP le 9 décembre. Le sujet nécessite "des investigations lourdes et complexes", précise-t-on.

Piqué à vif par les allégations du Times, le Kremlin a démenti ce lundi toute implication dans le mouvement des gilets jaunes. "Nous n'avons pas interféré et n'allons pas interférer dans les affaires internes d'aucun pays, y compris la France", a déclaré le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avant de compléter que "toute allégation sur une possible participation de la Russie" n'était rien d'autre que de la "diffamation".

Des pincettes numériques

Ces derniers jours, plusieurs experts, chercheurs et organisations se sont penchés sur ces fameux "comportements suspects" décelés en ligne et susceptibles d'amplifier la colère des gilets jaunes. A l'heure actuelle, la prudence reste de mise pour l'ensemble d'entre eux.

"L'influence russe n'est pas manifeste", note auprès de BFM Tech le chercheur en sécurité Baptiste Robert - Elliot Alderson sur Twitter - qui a analysé 257090 tweets en anglais à propos du mouvement de protestation. "On a plutôt un rassemblement de nationalistes européens, de conspirationnistes et de pro-Trump qui essayent de faire passer la situation de la France comme catastrophique, voire proche de la guerre civile."

L'étude de Baptiste Robert s'est jusqu'à présent concentrée sur les tweets en anglais, qui façonnent la perception du mouvement à l'étranger. Un second volet se penchera sur ceux rédigés en français. Un million de tweets ont déjà été collectés ce 8 décembre pour venir nourrir cette nouvelle analyse, fait savoir le chercheur.

"En l’état des choses, il est impossible de prouver une ingérence russe sur base des indicateurs à notre disposition", fait savoir sur son blog Nicolas Vanderbiest, spécialiste des phénomènes d'influence sur les réseaux sociaux. D'après lui, dix millions de tweets ont été publiés sur le sujet en un mois.

Si Twitter est à même de polariser le débat public sur les gilets jaunes, Facebook en reste le vivier numérique. Or, aucune étude complète ne s'est encore penchée sur ce réseau plus opaque à étudier. Par ailleurs, et comme le fait remarquer l'ancien directeur de la sécurité de Facebook, un risque existe à se focaliser sur ces mécanismes d'influence: à trop s'attacher aux risques de manipulation, les démocraties occidentales risquent de sous-évaluer des mouvements d’opposition légitimes.

https://twitter.com/Elsa_Trujillo Elsa Trujillo Journaliste BFM Tech