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Détection automatique de suspects: la SNCF reconnaît que son projet n'est pas prêt

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Les experts ont émis de grandes réserves sur l'expérimentation en cours à la SNCF. L'entreprise ferroviaire a convenu que ses tests de technologies de surveillance anti-terroriste n'était pas prêts pour un déploiement immédiat.

Reconnaître un terroriste dans une foule de personnes grâce à sa température corporelle, quelle promesse étonnante ! Mais l'annonce jeudi dernier par le secrétaire général de la SNCF, Stéphane Volant, des tests de logiciels d’analyse comportementale, actuellement en cours, n’a pas eu que des bons échos. "Inquiétant", "Big Brother", "fausse bonne idée"… et pire encore : "infaisable".

Car dans la réalité, ce n’est pas aussi simple que cela. Quand on interroge les experts de la vidéosurveillance intelligente, on comprend vite que l’analyse comportementale est, pour l’instant, un domaine très expérimental où la détection est loin d’être aussi fine que ne le prétend Stéphane Volant. Il a d'ailleurs précisé à l'AFP que l'outil n'était pas prêt pour un lancement. Il faudra notamment étudier "l'acceptabilité sociale" de cette technologie auprès des voyageurs. Mais ce n'est pas le seul problème...

Un déploiement onéreux

Certes, certains aéroports asiatiques avaient déployés en 2009 des caméras thermiques pour détecter les voyageurs infectées de la grippe porcine, mais la fiabilité de ces mesures était mauvaise. "Il y a beaucoup de faux positifs, ce n’est pas efficace", avait expliqué le Dr Pierre Hausfater de l’Hôpital de la Pitié-Salpétrière, auprès de La Dépêche.

Or, la SNCF veut ici répondre à un problème encore plus compliqué que cela. Ainsi, il ne s’agirait pas seulement de détecter chez une personne une température plus élevée que la normale, mais aussi un changement de température. "Techniquement, ce n’est pas faisable aujourd’hui", estime Laurent Assouly, directeur marketing chez Evitech, un spécialiste français de la vidéosurveillance intelligente. De plus, l’équipement coûte assez cher. "Il faut compter entre 3000 et 4000 euros par caméra thermique. Les déployer sur un parc de 40.000 caméras n’est pas envisageable, il faudrait se limiter à des portiques et à des points de passages", explique M. Assouly. Autre problème: comment faire la différence entre un terroriste en sueur et une personne malade ? Enfin, il existe des parades assez simples face à cette idée. Il suffit de masquer la température du corps avec des vêtements ou de prendre des médicaments qui font baisser le stress et l'anxiété.

Quid alors des gestes saccadés ? Les systèmes actuels "permettent de détecter les têtes des gens, mais pas ce que fait une personne au sein de son enveloppe physique", explique Laurent Assouly. En d'autres termes, il est possible aujourd'hui d'analyser des mouvements de foule, mais pas les mouvements d'une personne en particulier. On pourrait, certes, détecter une personne qui court parmi d'autres, mais dans une gare, où beaucoup de gens sont toujours pressés, ce ne serait pas un indice particulièrement intéressant. Idem d'ailleurs pour la détection des haussements de voix. Dans le brouhaha d'une gare, cela semble difficile à mettre en place. Dans une rame de train, l'analyse sonore aurait plus de sens, mais il n'est pas certain que les usagers soient d'accord pour se faire enregistrer en permanence. 

Expérimentations avec l'intelligence artificielle

Le bagage qui traine, en revanche, semble davantage à la portée de l'analyse intelligente. Il suffit que le logiciel envoie une alerte quand une partie de l'image ne bouge pas pendant un certain temps. "Sur le papier, plusieurs acteurs le propose. Mais dans la réalité, ce n'est pas si simple, surtout s'il y a des gens devant. Par ailleurs, les personnes qui attendent sont toujours plus ou moins éloignés de leur bagage. A partir de quelle distance peut-on considérer que leur bagage est abandonné? C'est difficile à juger", souligne Laurent Assouly. Mais cela ne veut pas dire que ce que projette la SNCF ne sera jamais possible. Chez Thales, par exemple, on réalise des recherches très poussées dans ce domaine, grâce notamment à l'intelligence artificielle. "Il existe aujourd'hui des technologies permettant à une caméra d'apprendre le comportement normal d'une zone observée. Dès qu’il y aura quelque chose qui n’est pas usuel, le système lèvera une alarme. Par exemple une personne qui transporte une échelle dans un couloir où cela n'arrive jamais", explique un chercheur chez Thales. En combinant image et son, certains systèmes sont également capables de faire la différence entre une agression violente et un simple chahut, à la sortie d'un match de rugby par exemple. "Mais pour l'instant, c'est encore au stade de prototype. Ce n'est pas disponible au niveau industriel", souligne le chercheur.

Il serait intéressant de connaître les résultats des expérimentations de la SNCF. D'après nos dernières informations, les tests devraient prendre fin au terme du mois de janvier 2016. La phase d'expérimentation aura été étonnamment très courte.

Gilbert KALLENBORN