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Opposée à la mort de France 4, la députée Frédérique Dumas quitte En Marche

L'émission ludo-éducative 'Défis cobayes'

L'émission ludo-éducative 'Défis cobayes' - France 4

Exclusif. Dans un rapport (jusqu'à présent non public), la députée Frédérique Dumas s'opposait à la fin de France 4. Désavouée par le gouvernement, elle quitte la majorité et dénonce les conséquences funestes de la réforme de l'audiovisuel public.

Cet épais rapport de 300 pages (disponible ci-dessous) n'avait pas été rendu public jusqu'à présent pour ne pas gêner le gouvernement. Il a été rédigé par six députés la République en marche (LREM) et Modem, sous la coordination de Frédérique Dumas, vice-présidente de la commission des affaires culturelles.

Ce rapport est consacré à la réforme de l'audiovisuel public. Un sujet que connaît bien Frédérique Dumas, ancienne productrice de cinéma... Ce rapport était censé alimenter la réflexion de l'exécutif sur le sujet, et lui a été remis avant que le gouvernement annonce le 4 juin les réformes finalement retenues.

Las! Le gouvernement a mis le rapport directement à la poubelle, et n'a finalement retenu aucune de ses propositions. Sur son blog, Frédérique Dumas explique:

"Ce travail a tout simplement été balayé du revers de la main par le Premier Ministre. Il n’y a eu aucun débat, aucune discussion, aucun échange. La raison en est toute simple: les décisions, prises depuis longtemps par l’exécutif, ne faisaient qu’habiller des économies budgétaires et des redéploiements de l’ordre de 400 millions d’euros d’ici 2022, à qui l’on donnait une apparence de modernité en choisissant d’annoncer la bascule d’une chaîne hertzienne gratuite pour enfants, sans publicité [France 4], sur le tout numérique au mépris de toutes les analyses des usages, au mépris même des exemples étrangers, et rompant ainsi avec l’égalité territoriale. Etait par ailleurs annoncée brutalement en plein été et sans réelle concertation, la bascule de la chaîne des Outre-mer [France Ô] sur le tout numérique sans qu’aucune garantie concrète -voire réaliste- ne soit apportée sur la visibilité de programmes ultra marins".

"Implosion du service public"

La députée prédit aussi que la réforme annoncée sera néfaste:

"Notre rapport démontrait l’incohérence totale des économies budgétaires telles qu’envisagées. Si ces décisions étaient maintenues, c’est bien une forme d’implosion du service public de l’audiovisuel que nous avons programmée, et une fragilisation de tout l’écosystème. Il me semblait essentiel d’assumer de dévoiler au grand jour les conséquences plus que certaines des décisions prises dans l’opacité la plus totale, que ce soit vis-à-vis de la représentation nationale, ou de chacune et chacun d’entre vous".

Désavouée, Frédérique Dumas a donc annoncé lundi 17 septembre qu'elle quittait la République en marche (LREM) pour rejoindre l'UDI.

Chute brutale d'audience

En pratique, ce rapport s'oppose à plusieurs mesures finalement adoptées par l'exécutif. En particulier, il plaide pour la diffusion de France 4 sur la TNT (télévision numérique terrestre). Le rapport démontre l'utilité de la chaîne pour enfants, avec plusieurs arguments à l'appui.

D'abord, France 4, en perdant sa diffusion terrestre, perdra aussi l'essentiel de son audience. Cela "risque d’entraîner donc une chute brutale des audiences, proportionnelle à la puissance [de France 4 en TNT]. En Grande-Bretagne, les audiences de la BBC 3 se sont effondrées de 85 % après son passage au numérique, et alors même que la chaîne était avant tout destinée au public jeune, amateur de nouveaux usages délinéarisés", pointe le rapport.

Une alternative à Hanouna et NRJ 12

Surtout, France 4 est la seule chaîne publique ciblant les jeunes, et notamment les enfants. On y trouve "des programmes pour se divertir intelligemment, pour se cultiver en s’amusant, ou abordant à hauteur d’enfant des thématiques culturelles et artistiques délaissées par les chaînes privés: musique classique, lecture, histoire, géographie, poésie..." C'est aussi "la seule chaîne de la TNT à proposer un jeu quotidien de vulgarisation scientifique". Ainsi, en avant-soirée (16h30-21h), pic d'audience chez les enfants, "France 4 constitue une vraie alternative aux offres de téléréalité et de talk-shows très attractives sur les publics les plus jeunes" -allusion aux Anges de la téléréalité sur NRJ 12 et à Touche pas à mon poste sur C8.... Conclusion:

"La suppression d’une chaîne de service public à destination des enfants (et uniquement les enfants) n’est pas envisageable et impensable. L’existence d’une chaîne publique dédiée aux enfants est un enjeu politique et culturel. Parce qu’il s’agit de choisir à quels programmes nous souhaitons exposer les enfants: Des programmes à vocation commerciale portés par des enjeux commerciaux tels que la vente de jouets? Des séries d’origine étrangère uniquement? Des offres éditées par des algorithmes? Cet enjeu est bien perçu par les autres services publics européens qui disposent tous d’au moins une chaîne dédiée aux enfants. Certains pays possèdent deux chaînes enfants qui s’adressent à deux cibles bien définies. Par exemple, la BBC dispose d’une chaîne à destination des pré-scolaires (CBeebies) et une autre, CBBC destinée aux 6-12 ans".

Rajeunir une audience viellissante

Logiquement, les spectateurs de France 4 sont donc jeunes, ce qui permet de rajeunir le public âgé du service public, souligne le rapport:

"France 4 pèse pour plus d’un tiers (37%) dans la part d’audience du groupe France Télévisions sur les 4-14 ans. France 4 contribue fortement au rajeunissement de l’offre de France Télévisions. Au premier semestre 2017, l’âge moyen du public de France 4 est de 38,2 ans, contre 59,1 ans pour celui de France Télévisions. A titre de comparaison, l’âge moyen du public est de 52,2 ans sur TF1 et de 46,8 ans sur M6".

Mieux: France 4 jouit d'une excellente image. Selon un sondage Harris Interactive, 80% des téléspectateurs considèrent que France 4 est une chaîne que 'les enfants peuvent regarder pour se divertir', 'sur laquelle les enfants peuvent apprendre des choses' et 'dont les programmes ne sont pas vulgaires'. Un autre sondage de l'Ifop assure que France 4 'propose des programmes que l'on peut regarder en famille' (82%), est 'respectueuse de son public' (82%), et inspire confiance (78%).

Un enjeu industriel

Enfin, et non des moindres, les dessins animés diffusés sur la chaîne sont un débouché clé pour les producteurs français. France 4 a ainsi investi 14 millions d'euros dans l'animation en 2018, ce qui représente 40% de l'argent investi dans l'animation par France Télévisions, ou 20% de l'investissement total des chaînes françaises. "Le passage [de la TNT au web] réduira mécaniquement et naturellement les moyens consacrés à l’animation", craint le rapport.

En revanche, le rapport est beaucoup plus critique sur France Ô, admettant que c'est "un échec". Mais il conclut:

En supprimant des chaînes publiques, "la France ne serait plus le fer de lance de l’exception culturelle, mais proposerait l’offre de service public la plus réduite d’Europe. La France se situe déjà derrière ses voisins allemand et britannique en termes d’offre de chaînes publiques. En effet, la France est loin derrière l’Allemagne avec ses onze chaînes, et la Grande-Bretagne avec ses neuf chaînes".
Jamal Henni