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Votre saumon fumé a-t-il été nourri à la farine de vers, de mouches ou de grillons?

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Il n'est pas impossible que les poissons d'élevage que vous consommez aient été nourris avec des farines d'insectes. Et ces dernières se retrouvent même peut-être dans les croquettes de votre animal de compagnie.

Il est tout à fait possible que le saumon d'élevage que vous aviez acheté samedi dernier ait été nourri avec de la farine de grillons. Si la vente d'insectes dans le cadre de l'alimentation humaine n'est pas encore légale en France, bien que parfois tolérée, ce n'est pas le cas pour l'alimentation animale.

Crevettes, chiens et chats nourris aux farines d'insectes

Depuis juillet 2017, sept insectes sont autorisés par l'Union européenne dans l'alimentation animale - uniquement en aquaculture, pour les animaux domestiques et ceux destinés à la fourrure. Dans le détail, il s'agit des mouches soldat noire et domestique, du tenebrion meunier - la larve est plus connue sous l'appellation vers de farine - et du petit tenebrion mat, ainsi que trois grillons.

À Dole, dans le Jura, la start-up Ynsect produit ainsi de l'huile et une tonne de farine de larves de molitors - une espèce de coléoptère - par jour. L'année prochaine, une nouvelle usine devrait ouvrir à Poulainville, près d'Amiens, pour produire entre 20.000 et 25.000 tonnes de farine par an. Des huiles et des farines utilisées notamment dans l'aquaculture pour nourrir saumons, truites, bars et crevettes.

L'enjeu est de taille et le marché prometteur alors que la moitié des poissons consommés dans le monde sont issus d'élevage, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. Sans compter que l'opération serait gagnante sur tous les plans, y compris pour la protection des océans: l'aquaculture utilise largement des farines de poissons pour nourrir les élevages.

Comme le dénonce l'association Bloom, qui se bat contre la surpêche, depuis la seconde moitié du XXe siècle, quelque 25% des captures de poissons ont été transformées en farine et en huile. Mettant un peu plus à mal les ressources halieutiques alors que neuf de ces poissons sur dix sont comestibles pour l'être humain - souvent des petits poissons comme les sardines ou les anchois.

Les déjections des vers valorisées

Pour Antoine Hubert, le président d'Ynsect, ces farines d'insectes n'auraient que des avantages, explique-t-il à BFMTV.com.

"Les éleveurs utilisent moins d'antibiotiques et ont constaté une moindre mortalité." 

Il envisage même que ses farines nourrissent d'autres espèces destinées à la consommation humaine, comme le porc et le poulet (chose déjà possible en dehors de l'Union européenne). "Nous sommes en train de mener des expérimentations dans des laboratoires et nous avons de très bons résultats."

Antoine Hubert, également président de l'Ipiff - le lobby européen des producteurs d'insectes pour l'alimentation humaine et animale - espère ainsi que l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) donne son feu vert pour faire évoluer la législation en ce sens. Et selon lui, la demande est là.

Le président d'Ynsect assure avoir reçu 100 millions de commandes de toute l'Europe pour les trois prochaines années. Car ses farines sont aussi utilisées dans la fabrication de produits alimentaires pour chiens, chats et autres Nac (rongeurs, oiseaux, reptiles) à retrouver sous l'appellation "protéines animales transformées" ou tout simplement "insectes déshydratés" dans la liste des composants.

Chez Ynsect, rien ne se perd: les déjections des larves de molitors permettent de fabriquer de l'engrais, qui fertilise salades, vignes, blé ou colza.

"C'est un engrais bio qui stimule le sol, booste la croissance des plantes et piège du carbone dans le sol, ajoute Antoine Hubert. C'est même plus efficace que l'engrais chimique."

De nouvelles protéines

À Nesle, dans la Somme, Innovafeed a annoncé la construction d'une usine qui devrait voir le jour dans les prochains mois. L'objectif de ce nouveau site de 5 hectares: produire 10.000 tonnes de farine de mouches-soldats par an.

Ces farines produites par Innovafeed, qui possède une première ferme-usine en activité depuis trois ans à Cambrai, sont elles aussi destinées à l'aquaculture. Elles permettent notamment de nourrir les saumons et truites d'élevage vendus par Auchan. 

"Avec l'augmentation des animaux d'élevage et des animaux de compagnie, il faut trouver de nouvelles sources de protéines", indique à BFMTV.com Samir Mezdour, chercheur en science des aliments et procédés agroalimentaires à AgroParisTech.

D'après un test mené en laboratoire sur des truites, la substitution à hauteur de 30% de farines de poissons par des farines d'insectes n'altérerait pas leur croissance.

"Au-delà de l'intérêt nutritionnel, il y a de nombreux arguments en faveur des insectes, souligne ce spécialiste du sujet, qui a notamment coordonné un vaste projet de recherches sur les insectes comme ressources alternatives. Ils nécessitent moins de surface, consomment moins d'eau, rejette moins de déchets et recyclent même les co-produits et déchets agricoles. Et c'est le meilleur convertisseur de matière organique: 10 kilos de nourriture données à un bœuf donne un à deux kilos de viande, contre 7 à 8 kilos pour les insectes. Les potentiels sont énormes."

La France, en pointe sur la farine d'insectes?

D'ici la fin de l'année voire de le début de l'année prochaine, une autre ferme usine verra le jour du côté d'Avignon avec l'objectif de produire un millier de tonnes de farine par an. La multinationale Veolia associée à la start-up Mutatec - après un premier partenariat avec une autre start-up française en Malaisie - fabriquera du concentré protéiné à base de larves de mouche soldat noire à destination de l'aquaculture et de la petfood.

"La France est l'un des pays européens les plus dynamiques sur le sujet, s'enthousiasme pour BFMTV.com Maelenn Poitrenaud, responsable innovation chez la Sede, filiale de Veolia spécialisée dans les biodéchets. Il y a une réelle concentration de start-up. Ce qui s'explique certainement par le fait que c'est un grand pays d'élevage, d'agriculture et d'agro-industrie avec une certaine culture du financement de l'innovation."

Reste que l'Asie demeure les plus gros producteurs d'insectes, y compris à destination de l'alimentation humaine. Veolia mise cependant sur un développement du marché de ces farines protéinées avec l'ambition d'installer cinq à dix fermes d'insectes en économie circulaire sur tout le territoire national dans les prochaines années.

Céline Hussonnois-Alaya