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Pourquoi les propos de Macron sur le maréchal Pétain crispent-ils?

La phrase prononcée par le chef de l'Etat sur le maréchal Pétain a ravivé un tabou de l'Histoire française. Philippe Pétain était-il un "grand soldat" de la Première Guerre mondiale, comme l'a assuré Emmanuel Macron? Et pourquoi cet hommage crispe-t-il l'opinion?

"Le maréchal Pétain a été un grand soldat de la Grande Guerre, c'est une réalité" a dans un premier temps déclaré Emmanuel Macron ce mercredi, estimant qu'il était "légitime de rendre hommage aux maréchaux qui ont conduit l'armée à la victoire". 

Les mots du chef de l'Etat, sur lesquels l'Elysée s'est expliquée dans l'après-midi, suscitent une vive émotion dans l'opinion. Alors, célébrer Pétain-maréchal de la Grande Guerre, fait historique ou erreur politique? Quel rôle le maréchal Pétain a-t-il réellement joué dans la Première Guerre Mondiale?

En 1914-1918, un chef de guerre idéalisé

Philippe Pétain, "grand soldat, ça ne veut pas dire grand chose" estime Nicolas Offenstadt, historien spécialiste de la Première Guerre Mondiale ce mercredi sur BFMTV.

"Les historiens n'aiment pas beaucoup les jugements de valeur. Mais il est indéniable qu'il a joué un rôle très important. C'est lui qui a pris le commandement de la défense française à Verdun, donc il a eu un rôle très important dans le fait que les Allemands aient été arrêtés à Verdun".

A cette époque, le colonel Pétain est apprécié des troupes qu'il essaie d'épargner au maximum et créée sa légende en imposant sa conception de la guerre. "Beaucoup de Français des années 30 et 40 avaient accrédité l'image d'un Pétain-héroïque qui a gagné la guerre de 14" explique aussi Jean Garrigues, professeur d'Histoire politique à Sciences Po sur BFMTV.

"Lorsqu'il prend le commandement en chef des armées françaises en 1917, il est présenté comme un chef très attentif aux soldats" souligne aussi l'historien Nicolas Offenstadt. Pourtant, "'il a aussi été très répressif. On était déjà face à un Pétain avec des nuances" ajoute-t-il.

"Pétain indissociable des atrocités de 1940"

"Il faut distinguer deux choses: l'histoire et la mémoire nationale" affirme Nicolas Offenstadt. "Un historien se doit évidemment de raconter tout ce que Pétain a fait durant la guerre de 14-18, y consacrer de l'importance, mesurer ce qui lui revient et ce qui revient à l'armée".

"En revanche, dans la mémoire nationale, ce n'est pas envisageable de mettre en valeur l'image de Pétain en 14-18 sans mettre en avant celle du Pétain de la Seconde Guerre Mondiale: c'est-à-dire celui de la collaboration, du régime de Vichy auxquels il est associé. Cela n'aurait pas de sens" poursuit-il.

Pétain glorifié en chef de guerre "c'est une vérité historique qui ne passe pas dans l'opinion" relève Jean Garrigues, en témoignent les nombreuses réactions politiques. 

Et pour cause, en 1940, alors que la défaite française est inévitable, Pétain est nommé chef du gouvernement et signe l'Armistice avec l'Allemagne. C'est lui-même qui signera les premiers décrets contre les Juifs, nommera Pierre Laval chef de la collaboration avec l'Allemagne nazie et laisse déporter, sans protester, des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, en grande majorité juifs.

"Les historiens ont bien montré la responsabilité majeure du maréchal Pétain lui-même dans la collaboration d'Etat" rappelle Jean Garrigues. "D'abord avec l'Allemagne, puis avec l'antisémitisme d'Etat qui a été développé par le régime de Vichy lui-même".

Ce n'est pas la première fois que les hommages militaires au maréchal Pétain posent problème. Celui-ci a déjà été honoré par d'autres présidents par le passé. De Gaulle lui avait rendu hommage en 1968, tout comme Valery Giscard-d'Estaing et François Mitterand. Déjà à l'époque d'ailleurs, François Mitterand et le général De Gaulle avaient fait face à une levée de boucliers.

Jeanne Bulant