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Pourquoi la figure de Colbert cristallise-t-elle les tensions en France?

Statue de Colbert devant le Palais Bourbon

Statue de Colbert devant le Palais Bourbon - JOËL SAGET / AFP

Figure historique nationale, le nom de Jean-Baptiste Colbert est connu de tous les Français. Des rues, des places et des écoles portent son nom, et une statue à son effigie trône devant l'Assemblée nationale. Mais le prestige associé à son patronyme est remis en question depuis plusieurs années, notamment parce qu'il a contribué à la création du Code Noir, texte réglementant l'esclavage sur les territoires français.

Les manifestations contre la violence policière et le racisme aux États-Unis, à la suite de la mort de George Floyd, afro-américain tué par un policier blanc, ont entraîné un mouvement mondial de protestation, et de fortes critiques des discriminations subies par les populations noires. Depuis quelques jours, des manifestants s'attaquent un peu partout à des statues de personnalités historiques associées à l'esclavage, les taguant voire les déboulonnant.

Leur but est de détruire ces monuments érigés en l'honneur de personnes ayant encouragé l'esclavage, ou le colonialisme, en leur temps.

En France, c'est Colbert qui cristallise régulièrement les critiques. Perçu comme un grand réformateur ayant élevé la France économiquement et culturellement en son temps, son nom a été donné à des écoles, des rues, des places. Une statue de l'homme d'Etat siège même devant l'Assemblée nationale, dont une salle porte le nom. Or, si ses réformes ont eu une incidence considérable sur le rayonnement de la France, son nom est également associé à l'histoire de l'esclavage, avec le Code noir.

Pourquoi Colbert est-il célébré en France?

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) fut ministre, secrétaire d'Etat et contrôleur général des finances sous le règne du roi Louis XIV. Deuxième personnage le plus important du royaume après le monarque, il a cumulé les postes de premier ordre et est célèbre pour ses réformes dans plusieurs domaines, qui ont contribué à faire de la France la nation la plus puissante de son époque.

Il est surtout connu pour avoir restauré les finances du pays, notamment en renforçant l'intervention de l'Etat dans l'économie française. Une doctrine économique porte même encore actuellement son nom: le colbertisme. Mais il est également à l'origine de la création de l'Académie de musique, l'Académie de France à Rome, ou encore l'Observatoire de Paris, institutions prestigieuses qui ont traversé le temps jusqu'à nous, détaille l'encyclopédie le Larousse.

Jean-Baptiste Colbert a lancé plusieurs grands travaux à Paris, faisant paver et éclairer les routes, et redessinant le jardin des Tuileries. Il a également unifié la législation du pays, avec des ordonnances sur le commerce, la marine ou encore les eaux et forêts visant "toutes à mettre de l'ordre dans le chaos judiciaire et administratif hérité des siècles précédents", explique l'encyclopédie.

L'élaboration du Code noir, réglementant l'esclavage

Parmi ces textes législatifs, le Code noir. Alors que l'esclavage est interdit en métropole, il est pratiqué dans certaines colonies, notamment aux Antilles, et Jean-Baptiste Colbert élabore un texte pour le régir. Le document, mis en ligne par la Bibliothèque Nationale de France, donne un aperçu du traitement des esclaves, et des règles auxquelles ils devaient se soumettre.

"Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs maris", dit l'article 12. "L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule", déclare l'article 38.
Première page du Code Noir 1685
Première page du Code Noir 1685 © Assemblée Nationale

Comme l'explique la BNF, Jean-Baptiste Colbert ne verra en réalité jamais la publication de ce code, promulgué deux ans après sa mort, en 1685. Mais ce texte légitimant les châtiments et règlementant la vie intime d'hommes et de femmes soumis à l'esclavage, entache durablement son image.

Jean-Baptiste Colbert est également pointé du doigt pour avoir fondé les compagnies française des Indes, une entreprise coloniale française installée dans les mers orientales pendant plusieurs décennies, exploitant les richesses des pays où les différentes compagnies ont élu domicile.

"On n'enseigne pas Colbert, on le célèbre"

C'est cette partie de la vie de Jean-Baptiste Colbert qui pousse des associations à réclamer, depuis plusieurs années déjà, la suppression des monuments ou lieux portant son nom.

"Nous avons une loi Taubira qui a été votée à l'Assemblée, qui dit que l'esclavage est un crime contre l'humanité, et nous avons devant le bâtiment une statue de Colbert, qui était l'ennemi de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité", rappelait mercredi sur BFMTV Louis-Georges Tin, président d'honneur du Conseil représentatif des associations noires de France.

Selon lui, avec une statue ou un nom d'école, "on n'enseigne pas Colbert, on le célèbre", et l'homme puissant qui a réformé la France est mis en avant, plutôt que l'homme ayant participé à l'esclavage et à l'expansion coloniale de la France.

"Il faut faire l'inverse, il faut l'enseigner et ne pas l'honorer. Car on ne choisit pas de faire une statue ou un nom de rue pour enseigner, on n'enseigne pas avec les noms de rue, on célèbre".

En France, les rues de Nantes ou de Bordeaux portent encore les patronymes d'armateurs devenus riches grâce à la traite des esclaves. Ces villes assument petit à petit les relations passées de leur ville avec l'esclavage ou les colonies, mais le sujet provoque régulièrement des tensions. D'autres figures nationales, comme Jules Ferry, sont aujourd'hui remises en question, car leur glorification pendant des décennies couvre les pans moins prestigieux de leur vie.

Salomé Vincendon