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Mobilisation pour le bijoutier de Nice: un phénomène inédit

La page de soutien au bijoutier de Nice totalisait un million six cent mille "likes" lundi après-midi.

La page de soutien au bijoutier de Nice totalisait un million six cent mille "likes" lundi après-midi. - -

Le mouvement de soutien au bijoutier de Nice a pris une ampleur inédite sur Facebook, au point d'alimenter les doutes sur la provenance des "likes". Ce phénomène porte la marque d'un nouveau mode d'action collective, et permet de contourner le système.

Un million six cent mille "J'aime". Ce lundi après-midi, la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice continuait à enfler de commentaires et de nouvelles adhésions. La croissance exponentielle du nombre de "likes" éveille certes des soupçons, mais jamais un fait divers n'avait connu pareille répercussion sur les réseaux sociaux.

Le sociologue Michel Wieviorka, directeur d'études à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), confirme le caractère inédit d'une telle mobilisation en France. Une première par son ampleur, donc, mais qui installe sans doute un mode d'action collective du 21e siècle, né avec l'ère numérique.

"En France, depuis 10 ans, on ne compte pas une mobilisation importante sans l'usage des nouvelles technologies: Internet, Facebook, Twitter", note Michel Wieviorka. "Regardez aussi au-delà de nos frontières: le mouvement des Indignés, les printemps arabes, et même la première campagne de Barack Obama". Autant d'événements qui ont en commun Internet, comme moteur ou comme relais de l'action.

"Une rencontre entre le virtuel et le réel"

En 2013, de fait, tout mouvement d'opinion d'envergure a besoin d'Internet. Dans l'affaire du bijoutier de Nice, une autre condition telle que posée par Michel Wieviorka a été remplie: pour qu'elle atteigne les proportions observées après ce braquage, la mobilisation devait "toucher quelque chose de réel chez les gens. Si vous appelez à manifester sur les Champs-Elysées contre la pollution automobile, vous n'aurez pas grand monde. Il faut de l'indignation, de l'émotion, des raisons fortes pour que les gens se sentent concernés individuellement, et pour qu'ils entrent [comme ici] dans l'interactivité. Il faut une conjugaison du virtuel et du réel".

Or, le braquage du bijoutier de Nice est presque un cas d'école de l'affaire "impliquante": le commerçant représente la classe moyenne, des millions de Français peuvent donc s'identifier. Il a été attaqué sur son lieu de travail, relançant le débat sur la sécurité, sur les chiffres de la délinquance, sur l'efficacité de la force publique, sur la frontière entre légitime et auto défense... entre justice et vengeance.

Sur la page Facebook comme à la machine à café, il y a l'internaute (le collègue) qui réagirait comme le bijoutier dans une situation similaire; il y a celui qui juge la contre-attaque excessive mais qui le soutient; enfin, celui qui juge son geste totalement disproportionné. C'est devenu l'affaire sur laquelle il faut prendre position.

Un décalage croissant entre les élites et le peuple

Quelles leçons tirer de ces mobilisations de grande ampleur sur les réseaux sociaux ? Pour Michel Wieviorka, ces nouveaux phénomènes de société illustrent "le décalage croissant entre les milieux politiques et les sentiments, les indignations de la rue. Ce sont deux univers aujourd'hui séparés qui communiquent peu ou mal".

Deuxième enseignement, la "déconsidération du système politique, des partis politiques et même des médias classiques. Les gens trouvent un nouvel espace pour dire ce qu'ils ont à dire, échanger et entendre ce qu'ils ont envie d'entendre". Dans ce divorce entre les élites et le peuple, l'usage des nouvelles technologies est devenu naturellement incontournable, précisément parce qu'il permet de contourner les circuits de contestation traditionnels.

Dans l'opinion française de 2013, "les nouvelles technologies font partie du répertoire de l'action collective de l'extrême gauche à l'extrême droite", conclut Michel Wieviorka. A chaque mouvement comme celui-ci, demeure la question de son ancrage dans le temps. Si la mobilisation pour le bijoutier doit durer, il faut s'attendre à des manifestations bien réelles. Ou cette bulle Internet devrait simplement éclater... jusqu'à la prochaine.

Michel Wieviorka vient de publier "Le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie", aux éditions de la Maison des sciences de l'homme (88 pages, 9 €). Disponible le 19 septembre.

Alexandre Le Mer