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Société

Les enterrements de vie de célibataire ne sont plus une mode, "ils sont entrés dans les mœurs"

Une fête dans les bains de Budapest, en 2011.

Une fête dans les bains de Budapest, en 2011. - AFP PHOTO / FERENC ISZA

Quasiment inconnue il y a encore 20 ans en France, l’organisation d’un enterrement de vie de célibataire avant de se marier s’est répandue au point de devenir un véritable fait social.

"Ce qui se passe à Budapest reste à Budapest". La phrase d’accroche de la comédie Budapest, qui sort en salles le 27 juin prochain, a comme un air de déjà-vu pour tous ceux qui se sont déjà rendus dans la capitale hongroise pour un enterrement de vie de célibataire. Et pour cause: le film raconte les aventures de Vincent (Manu Payet) et Arnaud (Jonathan Cohen), deux potes qui décident de quitter leur boulot pour se lancer dans le business des enterrements de vie de garçon (EVG) en créant leur boîte, Crazy Trips. Pour le coup, toute ressemblance avec des personnages réels n’est pas fortuite: "L'histoire est basée sur celle de notre agence", assure Alexandre Martucci.

En 2010, ce dernier a en effet lancé Crazy Voyages avec son camarade Aurélien Boudier, qui propose des week-ends "d’enterrement" clés en mains.

"On était dans la tranche d’âge où tous nos copains se mariaient. Quand on voulait rentrer à dix mecs en boîte à Paris, on n’y arrivait jamais. J’ai eu l’idée de faire bouger mes potes à l’étranger, notamment dans les pays de l’Est. Ils m’ont suivi, et trois années de suite, on est parti à Barcelone, Cracovie et Budapest. On a commencé sans le vouloir à se spécialiser dans l’organisation d’EVG. A chaque fois on devenait un peu meilleurs, et c’était la surenchère. Lors du dernier EVG, il y a un pote dans l’avion du retour qui nous a dit ‘mais faut le vendre votre truc’. Six mois après, on a quitté nos jobs et le site était lancé".

"65% des jeunes qui se marient pour la première fois font ce genre de fêtes"

Et ça marche, puisque huit ans plus tard, leur société organise 5000 EVG ou EVJF par an, envoyant 50.000 personnes faire les fous dans toute l’Europe, pour un chiffre d’affaires de dix millions d’euros et une cinquantaine d’employés. Grâce à l’essor du vol low-cost et d’Airbnb, il a ringardisé le modèle du "paintball à Cergy" ou du "quad à Fontainebleau". "On était persuadé d’avoir l’idée du siècle alors qu’on arrivait huit ou neuf ans après les Anglais qui organisaient déjà ce genre de séjours. Mais ça nous a confirmé qu’il y avait un business. Aujourd’hui, ce n’est même plus à la mode, c’est entré dans les moeurs", reprend Alexandre Martucci.

L’EVG, un fait social? Pour quelque chose dont personne n’avait entendu parler il y a 30 ans, c’est étonnant.

"On a des chiffres depuis peu grâce à une enquête de l’INED (Institut national d'études démographiques, NDLR)", explique Florence Maillochon, directrice de recherches au CNRS et auteure de La passion du mariage (PUF). "Parmi les gens qui se sont mariés dans les années 1990, seulement 23% des hommes et 12% des femmes faisaient des enterrements de vie de célibataire. On est passé à 45% des hommes et des femmes, tous âges confondus. Et si on ne regarde que les jeunes qui se marient pour la première fois, donc autour de 30 ans, il y en a 65% qui font ce genre de fête avant de se marier".

"Une petite partie des riverains se plaignent, ce que je comprends"

Le tout dans une période où le nombre de mariages par an est passé de 400.000 dans les années 1970 à 200.000 aujourd’hui. "Même si les gens le présentent comme une tradition, en fait c’est une pratique très récente qui s’est développée dans les années 2000", reprend Florence Maillochon. "Dans les années 1960, ce genre de fête était très rare, et quasiment inexistant pour les femmes. La symbolique, à l’époque, c’était vraiment d’enterrer sa vie de garçon: on passait de la vie seul, ou chez papa et maman, à la vie de couple. Il y avait vraiment l’idée d’une dernière soirée de liberté avant d’avoir une vie conjugale. Ce qui n’est absolument plus le cas à l’heure actuelle, puisque tout le monde vit en couple avant de se marier. Donc on n’enterre pas sa vie de célibataire, c’est le célibat au sens de l’état-civil qu’on enterre".

La pratique a également changé de visage. Terminé les après-midis d’humiliation à base de déguisements ringards. Place aux week-ends à thèmes et souvent à l’étranger, la plupart du temps alcoolisés. Au point que les riverains de certaines destinations se plaignent régulièrement des nuisances engendrées.

"A Budapest ou Amsterdam, il y a eu des référendums dans certains arrondissements, remarque Alexandre Martucci. Mais plus de la moitié des gens en font un super business: les barmans, les hôteliers, les gens qui louent leur appart'. Et puis il y a une petite partie des riverains qui se plaignent, ce que je comprends. Mais les politiques de la ville jonglent un peu dessus: un coup elles favorisent l’ouverture des bars et l’autre elles lancent des consultations pour dire 'regardez on vous demande si vous voulez tout arrêter'. Il y a un juste milieu à trouver".

"Quitte à inventer de nouvelles pratiques rituelles, pourquoi tomber dans ces panneaux sexistes?"

Il faut dire qu’il y a désormais un vrai marché. Chez Crazy Voyages, le panier moyen par personne commence à 150 euros sans les trajets en avion, et jusqu’à 350 ou 400 euros avec le vol inclus. Les destinations les plus demandées? Budapest, Barcelone, Prague et Amsterdam chez les garçons, Barcelone, Lisbonne et Deauville chez les filles. Car pour une tradition aussi moderne, hommes et femmes restent bizarrement toujours très séparés. Les voyages "mixtes" ne représentent que 5% des week-ends organisés par les équipes de Crazy Voyages, qui a d’ailleurs mis en place des sites séparés: Crazy EVG pour les hommes d’un côté, Crazy EVJF de l’autre pour les femmes.

"Cela fait toujours marrer certains journalistes de dire que les mecs font du tir à la kalach et du tank, et les filles des spas et des shootings photo. Bien sûr, on a des gars qui vont au spa et des filles qui font du tir, mais c’est anecdotique, les statistiques sont là", commente Alexandre Martucci.

Un état de fait qui interpelle la sociologue Florence Maillochon. "Les couples qui se marient sont déjà des couples un peu plus traditionnels que les autres. Et au cas où ils ne le seraient pas, il y a une piqûre de rappel sur ce que devrait être un 'vrai homme' ou une 'vraie femme' au seuil du mariage. Tout le monde s’accommode ou feint de s'accommoder de cette répartition des activités. Il y a une forme d’acceptation sociale à se conformer dans ces stéréotypes que je trouve un peu surprenante quand on écoute par ailleurs les discours égalitaristes que tiennent ces jeunes. Quitte à inventer de nouvelles pratiques rituelles, pourquoi tomber dans ces panneaux sexistes? Je m’interroge vraiment sur la conscience politique de cette génération qui est capable de faire ça". De faire quoi? On croyait que tout ce qui se passait à Budapest restait à Budapest?

Antoine Maes