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La grève à la SNCF? "Une énorme opportunité" pour les applis de covoiturage de proximité

Des transiliens en gare de Saint-Lazare en février 2018.

Des transiliens en gare de Saint-Lazare en février 2018. - LUDOVIC MARIN / AFP

Alors que la grève à la SNCF devrait fortement perturber le trafic, les usagers pourraient se tourner vers les applications de covoiturage de proximité pour tenter de s’organiser.

Deux jours de grève sur cinq, du 3 avril au 28 juin. La mobilisation annoncée par les syndicats de la SNCF pour tenter de mettre en échec le projet de réforme du gouvernement, c’est l’assurance pour les usagers de grosses montées de stress au moment de tenter de rejoindre le bureau et d’en revenir. Lors du grand mouvement de 1995, une vague spontanée de covoiturage avait permis à certains de limiter la casse. 23 ans plus tard, si l’usage ne s’est pas encore généralisé, mais le covoiturage de proximité est tout de même devenu un marché à part entière. A tel point que la dizaine d’acteurs qui tentent de percer considère le mouvement social des cheminots comme une campagne de publicité grandeur nature pour leur service.

"C’est une énorme opportunité", confirme Camille Noël, responsable marketing de l’application Karos, qui revendique 100.000 utilisateurs en France, dont une moitié active régulièrement. "Le but c’est que ça devienne un réflexe, et pas seulement pendant les grèves où on est un peu handicapé dans les transports", ajoute Claire de Crécy, son homologue chez COVOIT'ICI. "Lors de pics de pollution ou de pénurie d’essence, on a remarqué que la moitié des utilisateurs qui nous avait rejoint à ces moments-là continuaient à utiliser le service par la suite", assure Julien Honnart, président et cofondateur de Klaxit (où ont investi la RATP et Sodexo), qui annonce 100.000 trajets quotidiens en France.

"Notre contrainte c’est de recruter assez des conducteurs pour satisfaire la demande"

En Île-de-France cet afflux massif de nouveaux utilisateurs devrait être amplifié par l’offre de la Région, qui a annoncé la gratuité pour les passagers et le remboursement pour les conducteurs de huit plateformes partenaires (Karos, Klaxit, COVOIT'ICI, iDVroom, BlaBlaLines, Citygoo, Covivo et Ouihop). Du coup, ces spécialistes du covoiturage de proximité fourbissent leurs armes. "Notre contrainte c’est de recruter assez des conducteurs pour satisfaire la demande, explique Camille Noël. Pendant les grèves, on va leur garantir 3 euros par trajet et par passager". Chez Klaxit, à l’inverse, "on essaie de convaincre pas mal d’automobilistes de devenir passagers" pour contrer un risque d’embouteillage nuisant à la qualité du service.

Les 36 jours de grève de la SNCF devraient en tout cas mettre en lumière un marché extrêmement concurrentiel. A l’automne dernier, c’est le géant du covoiturage longue distance BlaBlaCar qui s’est lancé en Île-de-France avec l’offre BlaBlaLines (16.000 trajets quotidiens). "BlaBlaCar s’était focalisé sur le fait de s’étendre à l’international, ce qui représentait énormément de boulot. Beaucoup d’acteurs du marché se présentaient comme les "BlaBlaCar du courte distance". On n’est pas focalisé sur la concurrence, mais on veut profiter de notre grande expérience du covoiturage et de notre énorme communauté", indique Simon Berger-Perrin, le responsable de BlaBlaLines. La compétition devrait même encore se tendre encore plus quand le géant Waze, actuellement en phase de test, se lancera également dans la bataille.

"Cela ne permettra pas de transporter 4 millions de personnes par jour"

"C’est une guerre qui est compliquée, parce que c’est un marché d’avenir qui se développe énormément", veut croire Camille Noël. Mais la floraison d’entreprises proposant des solutions dans ce secteur "ne devrait pas durer" selon Patrick Robinson-Clough, le fondateur de Citygoo, qui s’est spécialisé sur les demandes de trajets instantanées. "C’est un moment charnière mais il ne faut pas rêver: cela ne permettra pas de transporter 4 millions de personnes par jour, promet-il. Pour nous, les deux solutions à privilégier pendant cette grève, c’est le télétravail et les horaires décalés. Les deux tiers des 3% de Français qui font du covoiturage pour aller travailler passent en direct avec leurs voisins ou leurs collègues".

Mais un autre acteur compte bien profiter des perturbations dans les transports. Et c’est assez cocasse, puisqu’il s’agit de la SNCF elle-même, présente sur le marché depuis juin 2014 avec iDVroom et ses 470.000 utilisateurs. "Depuis dimanche dernier, la fréquentation du site a doublé, les propositions de trajets ont triplé", remarque Frédérique Ville, la directrice générale. Chez iDVroom, "la mission c’est d’offrir de la mobilité en covoiturage en complément du train".

Quitte à s’attirer les foudres des cheminots pendant leur mouvement social? "La plupart des cheminots ont à cœur de servir leurs clients indépendamment des mouvements qu’ils ont décidé de lancer. Notre mission c’est d’accompagner les voyageurs pendant les grèves. Ce n’est pas une question de ‘profiter’, c’est une question de fournir des solutions. Mais l’usage est entré dans les moeurs", assure Frédérique Ville.

Et après? Si le covoiturage de proximité réussit son premier grand test, il sera temps de le reconnaître comme un transport en commun comme un autre, réclame Julien Honnart, de Klaxit. "Chez nous, la moyenne d’un trajet c’est 20km. Vous allez donc dépenser quatre euros par jour en tant que passager. Mais votre Pass Navigo, si vous avez un remboursement par votre employeur, vous coûte 35 euros par mois. C’est beaucoup plus cher de covoiturer que de prendre les transports en communs, tout simplement parce que ceux-ci sont subventionnés à 70%. On milite pour que la puissance publique cofinance également le covoiturage et le voit comme un transport public à part entière". Un transport public où il n’y par contre jamais de mouvement de grève.

Antoine Maes