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Ehpad: pourquoi une jeune femme de 24 ans a "rendu son uniforme"

Mathilde Basset, une ancienne infirmière qui a dénoncé ses conditions de travail en Ehpad

Mathilde Basset, une ancienne infirmière qui a dénoncé ses conditions de travail en Ehpad - BFMTV

"Je suis dans une usine d'abattage qui broie l'humanité des vies qu'elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche", dénonce une jeune infirmière travaillant en maison de retraite. Elle a décidé de démissionner.

Alors que les personnels des maisons de retraite sont en grève ce mardi pour dénoncer leurs difficiles conditions de travail, la ministre des Solidarités et de la santé a assuré comprendre leur colère et leur "épuisement". Mais pour Mathilde Basset, une infirmière travaillant depuis un an et demi en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), c'est fini. Elle a décidé de démissionner.

Fin décembre 2017, cette jeune femme de 24 ans rend sa blouse blanche et poste un long message sur sa page Facebook pour expliquer sa démission. "Je rends mon uniforme, dégoûtée, attristée", regrette-t-elle, témoignant d'un système à bout de souffle.

"Une usine d'abattage qui broie l'humanité"

Mathilde Basset estime que par manque de personnel soignant et de temps, les conditions de vie des personnes âgées sont de mauvaise qualité. "Je suis dans une usine d'abattage qui broie l'humanité des vies qu'elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche", raconte-t-elle, alors employée en CDD dans un Ehpad d'Ardèche.

"Ce matin, j'étais donc seule pour 99 résidents, 30 pansements, un œdeme aigu du poumon, plusieurs surveillances de chutes récentes et j'en passe, écrit-elle. Je presse les résidents pour finir péniblement ma distribution de médicaments à 10h15 (débutée à 7h15), je suis stressée donc stressante et à mon sens, maltraitante. Je ne souhaite à personne d'être brusqué comme on brusque les résidents. Disponible pour personne, dans l'incapacité de créer le moindre relationnel avec les familles et les usagers, ce qui, vous en conviendrez, est assez paradoxal pour un soi-disant lieu de vie."

"C'est de la maltraitance", confie-t-elle à BFMTV.com. Des pratiques contraires aux valeurs qui lui ont été inculquées lors de sa formation, assure-t-elle.

"On se retrouve à ignorer volontairement certains problèmes, à ne pas répondre à des sollicitations de résidents faute de temps. On ferme délibérément les yeux. C'est de l'anti-soins", dénonce la jeune femme.

"Réorganiser les soins en Ehpad autour du résident"

Mathilde Basset interpelle également Agnès Buzyn, la ministre des Solidarités et de la santé. "Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser promet des heures bien sombres au 'système de santé'." Elle attend une réponse qu'elle n'a pas encore reçue. Et des engagements forts pour "pouvoir exercer (s)on métier correctement".

Son message a été largement relayé, signe que le malaise qui touche le monde de la santé est profond. "Beaucoup de mes pairs m'ont contactée, c'est le cas aussi dans des services de soins généraux, ou en psychiatrie. Cela concerne aussi les aide-soignants. Ce sont toutes les strates de la hiérarchie hospitalière qui sont touchées", ajoute-t-elle pour BFMTV.com. Ce qui pousse les personnels soignants à la résignation.

"Soit on accepte de laisser des soins de côté, soit on trouve cela insupportable et on s'en va. Ce qu'il faut, c'est réorganiser les soins en Ehpad autour du résident, et non pas que les résidents doivent s'adapter à l'organisation du service. Et il faut arrêter de les considérer comme un flux mais comme des personnes."

"On se retrouve déshumanisé et à déshumaniser"

Elle a ainsi décidé de changer de vie professionnelle. "On se retrouve déshumanisé et à déshumaniser par manque de temps, regrette-t-elle pour BFMTV. On est contraint d'éliminer tout l'aspect relationnel des soins, tant auprès des résidents que des familles. On est contraint de prioriser en laissant de côté les soins qu'on considère les moins importants. Finalement, on ne fait pas notre métier comme on devrait."

Au 31 décembre 2016, près de 728.000 personnes âgées étaient prises en charge dans un des 6900 Ehpad publics, privés non lucratifs et privés commerciaux, selon la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA). 

Agnès Buzyn a assuré qu'un groupe de travail sur la qualité de vie au travail dans les Ehpad et sur les carrières avait été mis en place au mois de septembre dernier. Pour 2018, les besoins "ont été anticipés", a-t-elle précisé, et "beaucoup plus d'argent est prévu", évoquant les "100 millions d'euros supplémentaires" prévus par le budget de la Sécurité sociale, auxquels elle a "rajouté" la semaine dernière 50 millions d'euros pour les établissements en difficulté. Insuffisant, ont jugé des députés et responsables syndicaux.
Céline Hussonnois-Alaya