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Réforme du collège: l'avis d'un historien et d'un philosophe

Histoire de France, enseignement de l'allemand, du latin ou du grec... La réforme du collège soulève des oppositions parfois idéologiques entre responsables politiques. Les intellectuels non plus ne sont pas toujours d'accord. BFMTV a donné la parole à un philosophe et un historien.

Mardi, au moins cinq syndicats d'enseignants appellent à la mobilisation contre la réforme du collège. Une réforme devenue politique depuis que l'opposition s'en est emparée contre la ministre de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem. Mais qu'en pensent les intellectuels? Comment envisager le projet visant à rendre l'école plus égalitaire? Mardi matin sur BFMTV et RMC, Jean-Jacques Bourdin a voulu confronter les opinions de Jean-François Colosimo, philosophe, essayiste et enseignant, et de Nicolas Offenstadt, historien et maître de conférences à Paris-1.

> Sur l'abandon des classes bilangues

Nicolas Offenstadt: Je suis réservé et je n'ai pas de réponse définitive. Le premier argument consiste à dire que ce sont des classes élitistes: c'est normal de vouloir essayer d'abandonner des filières cachées pour faire un véritable collège unique. L'idée de démocratisation a un sens. Mais ces classes ont aussi des vertus, qui sont par exemple de donner une certaine force à la langue allemande. C'est aussi une question politique: est-ce qu'on réfléchit à la place de l'allemand dans notre société, notamment par rapport à la construction européenne? Les classes bilangues ont cette vertu fondamentale de donner à réfléchir à la place de la langue. Et en même temps, on ne peut pas jeter l'argument de la LV2 dès la 5e, qui élargit l'apprentissage des langues. C'est difficile de trancher: le choix sera politique.

Jean-François Colosimo: La question soulevée par la suppression des classes bilangues c'est: que faire vis-à-vis des moyens, des horaires et des compétences? Le problème n'est pas l'égalité mais la qualité. L'apprentissage des langues étrangères est extrêmement médiocre en France, on obtient des locuteurs très mauvais. Vous êtes dans une version utilitariste. Mais comment arriver à faire que les enfants arrivent à s'exprimer? Le qualitatif reste important.

> Sur l'enseignement du latin et du grec

Nicolas Offenstadt: Le latin n'est pas élitiste pour moi, c'est une langue basée sur l'apprentissage, stricte grammaticalement donc assez astucieuse, elle a un côté ludique. On peut défendre le latin comme un apprentissage démocratique. Il fallait reculer [face à la bronca des enseignants, Najat Vallaud-Belkacem a ajouté à la dernière minute un "enseignement de complément en langue ancienne"], car la langue latine doit être apprise comme une langue, pas seulement mêlée à l'histoire et la civilisation. Les langues anciennes doivent être défendues. Il est important de leur donner une importance propre.

Jean-François Colosimo: Il ne faut pas sacraliser le latin et le grec, mais le problème derrière cette réforme c'est la question de l'utilitarisme. En France on a une recherche fondamentale qui se distingue du reste du monde parce que l'Etat consacre de l'argent au fait que les gens puissent chercher. La conception utilitariste revient à jeter les enfants dans le bain de la mondialisation sans leur dire qu'il y a une exception française, celle de la culture.

> Les programmes d'Histoire

Nicolas Offenstadt: J'ai lu les programmes et il n'y a rien de révolutionnaire dedans, ou qui pourrait susciter la polémique. Sur les Lumières, dont on a dit qu'ils disparaissaient des programmes, il y a eu maladresse dans la formulation: il y a une hiérarchie entre thèmes majeurs et thèmes mineurs avec option. Or, tout le monde s'est polarisé sur les thèmes mineurs, sans voir qu'il y avait un chapô général qui permettait aux profs de traiter l'ensemble du programme.

Les Lumières ne disparaissent donc pas, et l'islam ne prend pas plus de place que l'histoire du christianisme. Le christianisme est enseigné dès la 6e. Et en parallèle du thème de la Méditerranée (Islam, etc) il y en a un deuxième qui s'appelle "Société, Eglises et pouvoirs publics dans l'occident chrétien". Il y a un équilibre dont on peut discuter, mais tout est là. Les Lumières sont dans un thème sur "l'Europe et le Monde au 18e siècle". 

Jean-François Colosimo: Il faut arrêter de voir un complot de la gauche sociétale qui chercherait un électorat, mais il faut aussi arrêter de brocarder le roman national comme étant réactionnaire.

L'islam était déjà dans les programmes en 5e, et il est normal de parler du colonialisme par exemple. Mais tout est question d'équilibre. L'héritage de Pierre Bourdieu et de l'auto-accablement sont dans l'air du temps. La France n'est pas éradiquée des programmes, mais ils sont mal fichus parce qu'il n'y a pas d'unité dynamique. Pour moi il aurait fallu les concevoir en partant de la singularité française (l'Etat nation, la Révolution française, les droits de l'homme) pour l'articuler au reste du monde. Il y a une impression de déséquilibre.

A. K.