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Connaissez-vous le "phubbing"?

Un homme consulte son smartphone à Barcelone, en février 2018.

Un homme consulte son smartphone à Barcelone, en février 2018. - LLUIS GENE / AFP

Consultez-vous régulièrement votre smartphone quand vous discutez avec quelqu’un? Si oui, vous êtes un "phubber", et cela en dit plus sur votre addiction au smartphone que sur votre manque de politesse.

Votre conjoint qui sort son smartphone en plein dîner. Votre patron qui vous écoute d’une oreille en réunion, les yeux rivés sur ses mails. Ou même vous, peut-être, tentant de mettre fin à une discussion ennuyeuse avec un collègue en vérifiant vos notifications sur Facebook. Si ces cas concrets vous parlent, c’est que vous avez été confronté de près au "phubbing", cette pratique qui consiste à privilégier votre smartphone aux échanges de vive voix avec votre entourage du moment. Inventé par une agence de communication anglaise en 2012, le terme vient de la contraction des mots "phone" et "snob", qu’on peut traduire en bon français par "télésnober".

Un phénomène anecdotique? Pas tant que ça, puisque l’effet sur les personnes victimes de "phubbing" a fait l’objet d’une publication fin mars dans le Journal applied social of psychology, intitulée "Les effets du phubbing sur les interactions sociales". "J’ai de nombreux collègues psys qui se plaignent de ces pratiques. Les patients arrivent dans le cabinet avec leur téléphone dans la main. Quand une sonnerie retentit, ils ne peuvent pas s’empêcher de répondre", raconte Vanessa Lalo, psychologue clinicienne spécialisée dans les usages numériques.

"Le smartphone est un cordon ombilical permanent"

Pour elle, le phubbing est à rapprocher de la nomophobie (la peur d’être séparé de son smartphone) et du FOMO (la peur de rater quelque chose, fear of missing out, en anglais). "Ce n’est pas conscient: le plus souvent, sortir son smartphone, on le fait machinalement", reprend Vanessa Lalo. "Mais aujourd’hui, si vous en avez un dans la poche, vous avez l’obligation d’y répondre. Sinon, vous êtes un mauvais ami, un mauvais conjoint, vous êtes un mauvais salarié, vous êtes un mauvais humain. On n’est pas dans l’impolitesse: le smartphone permet d’être connecté mais c’est un cordon ombilical permanent".

Au point de nuire durablement aux relations sociales réelles? "On idéalise un peu les relations d’avant le smartphone, un monde où on se parlait, où il y avait de vraies conversations. Mais dans ce monde-là, la famille française mangeait souvent en silence devant la télévision", tempère Catherine Lejealle, sociologue du numérique et professeur à l’ISC Paris. Selon elle, le "phubbing" est surtout la démonstration de ce que le smartphone est devenu bien plus qu’un objet:

"Il est tellement intégré dans nos vies qu’on ne considère même plus ça comme une action. C’est le prolongement de notre main, de notre regard. On ne le sent pas comme une rupture par rapport à l’autre, mais comme si on entendait du bruit dehors ou qu’on regardait par la fenêtre".

Et ne vous sentez pas vexé si votre interlocuteur a l’air plus passionné par son écran que par vos paroles. Car c’est surtout inquiétant pour lui. "Si on ne sait plus résister à l’alerte, c’est épuisant pour soi avant d’être impoli", explique Catherine Lejealle. "Ce régime de fragmentation de l’activité, de l’attention, va générer des problèmes de concentration et de fatigue. On demande à son cerveau de zapper en permanence. On se fatigue inutilement, on provoque une surchauffe de la machine: c’est le burn-out". "On touche notre smartphone à peu près 300 fois par jour. C’est le mal du 21e siècle, parce que ça crée des gens qui craquent à un moment", confirme Vanessa Lalo.

"On est soi-même son propre bourreau"

Un "phubber" – "hypnotisé, happé par la mise en scène extraordinaire d’un smartphone" selon Catherine Lejealle – aura d’ailleurs souvent toutes les peines du monde à considérer que vous êtes aussi captivant que ses notifications et ses alertes.

"On est devenu intolérant à la frustration. Est-ce qu’un jour il ne va pas falloir tenir des discussions à la façon de YouTube: pas plus de trois minutes, pour garder l’attention de votre interlocuteur? Avec une barre de progression en-dessous?", se demande Vanessa Lalo.

Avant d’en arriver là, il existe heureusement quelques pistes. "La bonne nouvelle, c’est qu’on est soi-même son propre bourreau", confirme Catherine Lejealle, qui a remarqué que ses étudiants avaient muté voire désactivé les notifications pendant ses cours. Une bonne idée selon Vanessa Lalo, qui appelle chaque utilisateur de smartphone "à redevenir l’acteur de sa vie numérique: en tant qu’humain, on a besoin d’avoir des moments d’ennui, des moments où on ne fait rien".

Antoine Maes