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Comment police et syndicats comptent-ils les manifestants?

Le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le 5 décembre 2019.

Le cortège de la manifestation contre la réforme des retraites à Paris, le 5 décembre 2019. - Thomas Samson-AFP

Leur nombre peut varier du simple au double, voire être multiplié par six. Comment sont comptés les manifestants? BFMTV.com fait le point sur les différentes méthodes.

A chaque manifestation, c'est la même chanson. Selon que les chiffres émanent de la police ou des syndicats, le nombre de manifestants peut faire le grand écart. Dernier exemple lors de la mobilisation du 5 décembre: la CGT a avancé le chiffre de quelque 1,5 million de personnes dans les rues, contre la moitié - 806.000 précisément - pour le ministère de l'Intérieur. S'il peut varier du simple au double, le rapport est même déjà allé de un à six, notamment lors d'une manifestation parisienne contre le pacte de responsabilité en 2014 - 60.000 personnes selon les syndicats, 10.000 selon la préfecture.

Un comptage par ligne

Un écart qui s'explique notamment par les différentes méthodes de comptage. A la CGT, qui appelle à manifester ce mardi contre la réforme des retraites, la technique est toujours la même: un comptage humain sur un point de passage précis dans le parcours du début à la fin du cortège. Sur ce point de passage est compté le nombre de manifestants par ligne. Un total qui est ensuite multiplié par le nombre de passages de lignes. "Ce sont des militants sur le parcours qui effectuent le comptage, assure-t-on à BFMTV.com. Mais ce ne sont que des estimations." Même technique "manuelle" du côté de Force ouvrière, confirme une source syndicale.

Du côté du service d'information et de communication de la police nationale, les règles de comptage sont "les mêmes depuis toujours". "Pour faire un comptage équilibré, nous prenons position sur des points en hauteur et nous établissons des lignes", nous explique-t-on. Des lignes de dix personnes qui sont comptabilisées sur trois à quatre points différents du cortège. Une moyenne est ensuite faite. "Cela rend la chose très fiable", ajoute-t-on. C'est alors le préfet ou le ministère qui communique officiellement.

Autre explication pour comprendre cet écart: la gonflette comme stratégie dans le rapport de force, comme le reconnaissait un syndicaliste auprès de BFMTV.com. Ce dernier admettait que les chiffres étaient volontairement "remontés" et que "tout syndicat qui se respecte attend d'avoir les chiffres de la préfecture" avant de communiquer les siens.

Après les manifestations contre la loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels, une commission indépendante présidée par une sociologue s'était penchée sur ces différentes méthodes de comptage et avait conclu que les chiffres des policiers étaient les plus fiables. "Les méthodes de la police sont bonnes et sont les seules possibles", assurait-elle en 2015.

"Impossible" pour un cerveau humain

Pour Assaël Adary, le président d'Occurrence, un cabinet d'études partenaire de plusieurs médias dont BFMTV pour compter les manifestants, il n'en demeure pas moins que ces méthodes présentent leurs limites. "Pour un cerveau humain, compter à vitesse réelle quelques centaines, voire plusieurs milliers de personnes qui bougent, c'est impossible, au-delà de toute idéologie", remarque-t-il. D'autant que le nombre de manifestants sur une même ligne peut varier selon la largeur de la voie.

"Compter 5 personnes par m2 conduit inévitablement à des surestimations. Il y a des endroits où la foule est dense, d'autres où elle est clairsemée."

Son cabinet fait ainsi appel à la technologie pour établir ses comptages: des capteurs laser et un algorithme. Une méthode utilisée dans les aéroports, grandes surfaces ou musées. Lors de la manifestation du 5 décembre, Occurrence a estimé que 40.500 personnes avaient battu le pavé à Paris - le cabinet n'a pris en compte que les manifestants qui sont passés boulevard Magenta alors qu'un second cortège s'est formé sur un itinéraire bis en raison de l'engorgement et des heurts - contre 250.000 pour la CGT et 65.000 selon la préfecture.

Un rapport de un… à quatorze

En octobre dernier, Occurrence avait estimé que la manifestation anti-PMA pour toutes avait rassemblé 74.500 opposants, contre 42.000 annoncés par la préfecture et 600.000 revendiqués par les organisateurs - nombre quatorze fois supérieur à celui des autorités.

Dans le détail, chaque installation se compose de deux capteurs positionnés "à environ 8 mètres de hauteur pour être en capacité de couvrir la largeur d’un boulevard" d'un trottoir à un autre, précise le site internet du cabinet d'études. Toutes les personnes présentes sont alors comptabilisées, du journaliste au politique en passant par le badaud. "Les capteurs sont reliés à un ordinateur. Sur l’écran s’affiche alors l’image captée sur laquelle est tracée par l’algorithme une ligne. A chaque fois qu’une personne franchit cette ligne dans le sens de la manifestation, elle sera comptabilisée. Les flux à rebours ne sont évidemment pas intégrés au comptage." Une méthode qui n'est pourtant pas infaillible.

"On ne dit pas que le capteur est parfait mais on sait le corriger", ajoute Assaël Adary. Différents événements sont susceptibles de fausser les données, comme le passage d'un véhicule, d'un ballon ou une banderole particulièrement large. "C'est pour cela que nous réalisons aussi à la main des micro recomptages qui permettent un ajustement, poursuit-il. Nous visionnons trente secondes de la manifestation sur une dizaine de passages, cela permet d'obtenir un coefficient de redressement qui corrige le chiffre du capteur. Comme pour une balance qui serait faussée, on sait qu'il faut ajouter ou enlever un certain poids. Et à la fin, on arrondit."

Si ce mardi, la manifestation devait à nouveau se diviser en un second voire en plusieurs cortèges, entre les nombres annoncés par les autorités ou par les syndicats, pas sûr que le cabinet d'études puisse arbitrer.

Céline Hussonnois-Alaya