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Charge émotionnelle, mansplaining, manterrupting: le nouveau lexique pour dénoncer le machisme

Une manifestation contre les violences sexuelles à Mexico en novembre 2019 durant laquelle les protagonistes ont repris une chanson chilienne devenue virale, "Le Violeur, c'est toi" (photo d'illustration)

Une manifestation contre les violences sexuelles à Mexico en novembre 2019 durant laquelle les protagonistes ont repris une chanson chilienne devenue virale, "Le Violeur, c'est toi" (photo d'illustration) - Claudio Cruz-AFP

En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, et alors que l'égalité entre les genres n'a jamais été autant au cœur de l'actualité, BFMTV.com s'est penché sur le nouveau vocabulaire du machisme.

Ils sont apparus ces dernières années pour désigner des phénomènes de société. Manspreading, slut-shaming ou encore male gaze: ces nouveaux mots - pour la plupart des anglicismes dont certains n'ont pas encore d'équivalents en français - ont permis de nommer des comportements anciens accusés d'entretenir la domination masculine.

  • Charge émotionnelle

C'est le pendant psychologique de la charge mentale, qui est apparue dans le débat public il y a quelques années grâce à l'auteure de bandes dessinées Emma. D'abord théorisée dans les années 1980 par la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild qui évoquait plutôt "le travail émotionnel", la charge émotionnelle désigne un ensemble d'attitudes, de réactions et de comportements - le plus souvent d'une femme - afin d'assurer le bien-être de son entourage, parfois au détriment de son propre confort ou de ses propres envies. C'est faire passer les autres avant soi.

Parmi ceux-ci: ne pas exprimer sa colère pour ménager ses proches, prendre le temps de les écouter même si ce n'est pas le bon moment pour soi, minorer ses propos ou réactions pour ne pas choquer ou encore rire à des blagues douteuses pour ne pas mettre mal à l'aise ses collègues. Dans le couple, la charge émotionnelle s'illustre notamment par l'anticipation au quotidien des besoins, émotions et envies de son partenaire.

À la différence de la charge mentale, une planification qui se traduit par des faits concrets - faire la liste des courses, ne pas oublier le rappel des vaccins du petit dernier ou penser à souhaiter l'anniversaire de la belle-mère - la charge émotionnelle est un travail invisible. 

  • Manspreading

De l'anglais "spread", soit en français s'étendre, le manspreading désigne l'attitude de certains hommes à sur-occuper l'espace, notamment dans les transports publics. Ce comportement se traduit concrètement par un écartement exagéré des jambes, obligeant voisins et voisines à se faire toutes petites.

Le terme est apparu en 2004 avec une campagne menée dans les transports new-yorkais. D'autres villes, comme Madrid, ont emboîté le pas de la mégalopole américaine avec l'affichage de pictogrammes rappelant aux hommes qu'ils ne sont pas seuls dans les transports madrilènes.

En France, le sujet avait enflammé les réseaux sociaux: une journaliste avait été harcelée pour avoir posté un exemple de manspreading dans le métro parisien. L'association Osez le féminisme avait ainsi lancé l'opération "take back the metro" qui avait fait temporairement fleurir des étiquettes indiquant aux hommes que "l'ouverture des cuisses n'est pas utile".

  • Mansplaining

Traduit en français par mecsplication ou pénisplication, le terme "mansplaining" est un néologisme formé des mots "man", pour homme, et "explaining", qui explique. Il désigne une situation dans laquelle un homme donne des explications, voire fait la leçon à une femme, sur un ton paternaliste ou condescendant, sur un sujet qui concerne pourtant directement cette dernière. Voire qu'elle maîtrise mieux que lui.

Le terme est apparu en 2008 après la publication d'un article de l'écrivaine Rebecca Solnit dans le Los Angeles Times, intitulé Ces hommes qui m'expliquent la vie. La romancière y racontait une anecdote particulièrement explicite. Elle relatait une conversation qu'elle avait eue avec un homme: ce dernier monologuait longuement au sujet d'un livre sans lui laisser la possibilité de répondre alors qu'elle en était elle-même l'auteure. Le mot a été ajouté en 2018 au célèbre Oxford English Dictionary.

En France, le terme s'est progressivement diffusé ces dernières années après avoir fait irruption sur le plateau de l'émission On n'est pas couché sur France 2 en juin 2018. Lorsque Marlène Schiappa, la secrétaire d'État en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, a recadré l'acteur Jean-Claude Van Damme qui venait de lui couper la parole pour donner son point de vue sexiste sur un sujet (le harcèlement de rue et les inégalités entre les genres) qui se trouve relever du domaine de compétence de cette dernière.

  • Manterrupting

Autre mot-valise formé des termes "man" et "interrupting" - pour interrompre - il désigne le comportement, pour un homme, qui consiste à couper systématiquement la parole à une femme. Selon une étude britannique menée en 2012, dans le milieu professionnel, les salariés masculins accaparent 75% du temps de parole.

Le terme vient lui aussi des États-Unis lorsqu'en 2015, une chroniqueuse du Time raconte - dans un article intitulé Comment ne pas être interrompue par un homme en réunion - combien les femmes se font couper la parole par les hommes. "Mes amies ont un terme pour ça: le manterrupting", écrit-elle.

Ce qui a notamment pour effet de décrédibiliser la parole des femmes. Si de longues prises de parole sont jugées comme un critère de qualité pour un dirigeant, elles sont au contraire perçues comme un défaut chez une dirigeante, concluait une étude américaine publiée la même année. Trois cadres supérieures françaises témoignaient d'ailleurs à ce sujet dans Le Monde en 2017. "Une femme qui parle est bavarde, un homme qui parle est un leader."

Une illustration en France lors de la primaire de la droite et du centre pour la présidentielle de 2017: lors du troisième débat télévisé, la candidate Nathalie Kosciusko-Morizet s'est fait couper la parole 27 fois, contre seulement neuf pour Alain Juppé, dix pour Jean-François Copé, onze pour Jean-Frédéric Poisson et Bruno Le Maire et douze pour François Fillon et Nicolas Sarkozy.

  • Slut-shaming

Composé des termes "slut" - pute ou salope - et "shaming" - humiliation - ce mot désigne la stigmatisation voire l'opprobre jetée sur une femme en raison de son comportement - notamment sexuel - son attitude, voire sa tenue vestimentaire jugés dépravés, indécents, obscènes.

L'expression est apparue en 2011 avec les slutwalks, ou marches des salopes, lorsque des féministes canadiennes ont organisé des manifestations pour protester contre les violences sexuelles ainsi que la culture du viol.

Lors de ces événements, les manifestantes choisissaient volontairement de s'habiller de façon jugée provocante afin de dénoncer la culpabilisation des victimes de viol. Elles dénonçaient ainsi les propos tenus par un policier de Toronto qui avait suggéré que, pour ne pas être violées, "les femmes devraient éviter de s'habiller comme des salopes", comme le rappelle une étude menée sur le mouvement.

  • Male gaze

Le "male gaze", en français regard masculin, désigne la manière dont certains hommes peuvent regarder les femmes comme des objets d'érotisme, de désir et de plaisir. Le terme a souvent été évoqué dans les arts, notamment au cinéma, pour dénoncer un regard dominateur réduisant les personnages féminins à leur corps.

Le film d'Abdellatif Kechiche Mektoub My Love: Canto Uno a été critiqué comme un cas d'école de ce male gaze. Dans le viseur, les nombreux gros plans sur les fesses et poitrines des actrices - contrairement aux personnages masculins qui n'ont pas reçu le même traitement.

Le concept a vu le jour en 1975 lorsque la critique et réalisatrice britannique Laura Mulvey a publié l'article Plaisir visuel et cinéma narratif, considéré comme fondateur dans les études féministes sur le cinéma. Elle évoquait alors les plans sur les jambes de Marlene Dietrich, le décolleté de Marilyn Monroe ou encore Lauren Bacall "isolée, séduisante, exhibée, sexualisée".

En guise de contre-exemples de ce male gaze, on peut citer les récents films Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma ou encore Une fille facile de Rebecca Zlotowski.

Céline Hussonnois-Alaya