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Ces femmes artistes spoliées, épisode 1: Camille Claudel

Un portrait de Camille Claudel lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008

Un portrait de Camille Claudel lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008 - Patrick Herzog-AFP

1/5. Cet été, BFMTV retrace l'histoire de cinq artistes féminines dont le travail a été volé ou attribué à un homme. Premier épisode avec la sculptrice Camille Claudel.

Elle est sans doute l'une des plus grandes artistes du XIXe siècle. Camille Claudel, sculptrice de génie, a pourtant longtemps été oubliée. Élève, assistante, muse et maîtresse de Rodin, elle est morte à 78 ans dans l'anonymat et le dénuement le plus total après avoir passé une trentaine d'années dans un asile. Il faudra attendre plusieurs décennies après sa mort pour que son travail soit pleinement reconnu et que la maternité de certaines de ses œuvres, attribuées à Rodin, lui soit restituée.

À l'âge de 18 ans, en 1882, Camille Claudel rencontre Auguste Rodin et intègre l'atelier du maître, déjà connu et reconnu à l'époque pour ses sculptures hyper-réalistes. Elle le bluffe: elle sait faire aussi bien que lui. "Mademoiselle Claudel est devenue mon praticien le plus extraordinaire, je la consulte en toute chose", disait ainsi le maître de son élève, la considérant comme une artiste à part entière. C'est un coup de foudre aussi bien sentimental qu'artistique. Plusieurs des œuvres du maître porteront le visage de Camille Claudel.

"La Valse", de Camille Claudel, lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008
"La Valse", de Camille Claudel, lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008 © Patrick Herzog-AFP

Sur le plan intime, leur relation est fusionnelle, passionnée et tourmentée. Sur le plan artistique, tous deux s'inspirent, s'influencent et travaillent de concert. Certains des chefs d'œuvres de Rodin sont en réalité le fruit d'une collaboration: Le Baiser, l'une des sculptures les plus célèbres au monde, ou encore certains éléments de La Porte de l'Enfer, une œuvre inachevée sur laquelle le sculpteur a travaillé jusqu'à sa mort. Quant à Camille Claudel, elle crée des œuvres devenues iconiques: La Valse, La Vague, L'Abandon, La Petite Chatelaine ou encore L'Âge mûr. Des nus empreints de liberté, de modernité mais aussi de réalisme, entre figures mythologiques et psychologie de l'intime.

"La proximité stylistique des deux artistes au cours de cette période est telle qu'il est parfois facile de confondre la main Claudel avec celle de son maître dans les œuvres de Rodin", pointe ainsi le musée Rodin. Les têtes de L'Esclave et du Rieur, signées de Rodin lors de leur fonte en bronze, sont en réalité de Camille Claudel.

Parmi les nombreuses œuvres de Rodin, l'une d'entre elles est toujours controversée: un nu de jeune fille qui ressemble étrangement à une sculpture de Camille Claudel réalisée deux ans plus tôt. Même mouvement dans les cheveux, même attitude, même maintien du bras et positionnement de la jambe.

"La Petite Chatelaine", de Camille Claudel lors d'une vente en 2017 chez Artcurial à Paris
"La Petite Chatelaine", de Camille Claudel lors d'une vente en 2017 chez Artcurial à Paris © Eric Feferberg-AFP

Pour l'historienne Brigitte Rochelandet, spécialiste de l'histoire des violences et des inégalités envers les femmes, le cas de Camille Claudel pose la question de l'art au féminin.

"On nous a fait croire qu'il y avait un art au féminin, forcément relégué aux petites choses, dénonce pour BFMTV.com l'auteure de Femme, tu te soumettras: histoire de la domination masculine. Comme si les femmes ne pouvaient pas s'attaquer à des marbres, que leurs mains étaient trop fragiles. Donc, ça ne pouvait pas être Camille Claudel qui était l'auteure de ces scultpures majestueuses."

Dans l'ombre d'Auguste

Mais pour la jeune Camille Claudel, il demeure difficile de s'émanciper de la figure du maître. Et de sortir de son ombre. Son travail reste comparé à celui de Rodin. La critique ne l'épargne pas, certains lui reprochant de plagier le maître. D'autant qu'il est compliqué à cette époque pour une femme de s'imposer sur la scène artistique, entre les préjugés, le difficile accès à l'enseignement et la domination masculine qui règne dans le milieu. Son Buste de Rodin, réalisé en 1888, bien que salué par la critique, ne sera tiré en bronze que plusieurs années plus tard.

Leur histoire d'amour dure dix ans. Puis Rodin la quitte, prend pour maîtresse sa nouvelle élève et épouse sa compagne officielle. Après leur rupture, Camille Claudel continue de créer et tente de s'affranchir de Rodin. Une rencontre avec une riche mécène lui permet de vivre un temps de son art et d'accéder à une certaine autonomie, financière et psychologique, après l'emprise artistique et émotionnelle de Rodin.

"L'Age mur", de Camille Claudel, lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008
"L'Age mur", de Camille Claudel, lors d'une rétrospective au Musée Rodin en 2008 © Patrick Herzog-AFP

Mais cette accalmie est de courte durée. Au début du XXe siècle, ses conditions de vie se dégradent malgré l'aide que lui apporte toujours discrètement Rodin, aussi bien financièrement que dans le milieu artistique. Son comportement, qui fait de plus en plus scandale, lui fait perdre ses soutiens. Sa santé psychique décline, elle détruit une partie de ses œuvres.

Convaincue qu'il la pille

"J'étais dans une telle colère que j'ai pris toutes mes esquisses de cire, je les ai flanquées dans le feu, ça m'a fait une belle flambée, je me suis chauffée les pied à la lueur de l'incendie, c'est comme ça que je fais quand il m'arrive quelque chose de désagréable, je prends mon marteau et j'écrabouille un bonhomme", écrit-elle.

Camille Claudel commence à perdre la raison: obsessions, paranoïa, délire de persécution. Elle est persuadée que Rodin est la cause de son infortune, qu'il la pille, l'empêche d'accéder à la reconnaissance qu'elle mérite. Elle le surnomme "la fouine" et se croit menacée par "la bande à Rodin".

Son frère Paul - le poète et diplomate - la dit folle. À la mort de leur père, il décide avec leur mère de l'interner de force. Il ne lui rendra visite qu'une douzaine de fois en trente ans, sa mère jamais. Elle y restera, dans des conditions indignes, jusqu'à sa mort de malnutrition en 1943, sans plus jamais sculpter. Et sera inhumée dans une fosse commune.

Pour lire les autres épisodes de la série, c'est ici. Le deuxième est consacré à Margaret Keane, la peintre des "big eyes". Le troisième à la compositrice Fanny Mendelssohn. Le quatrième épisode revient sur l'histoire de la miniaturiste Marie-Anne Fragonard. Et le dernier retrace la courte vie de la photographe Gerda Taro.

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV