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Attentats du 13-Novembre: que sont devenus les milliers de messages déposés dans les rues?

Messages, bougies et fleurs devant le Bataclan le 16 novembre 2015

Messages, bougies et fleurs devant le Bataclan le 16 novembre 2015 - BERTRAND GUAY / AFP

Témoignage unique de ce que la France a traversé pendant les attentats de 2015, les milliers d'hommages déposés dans les rues ont été collectés par les Archives municipales, immortalisant ces mémoriaux éphémères.

Fleurs, bougies, dessins, peluches, chaussures, messages, photos, guitares... En quelques heures, les lieux des attentats du 13 novembre 2015 avaient été noyés sous des centaines de mots et d'objets de toutes formes, formant des mémoriaux qui ont envahi les trottoirs et les places de la capitale pendant plusieurs semaines, voire mois. Aujourd'hui, il n'en reste plus grand chose dans les rues, mais ils n'ont pas disparu.

Le contenu extrêmement divers de ces autels éphémères a en effet été, petit à petit, récupéré par les Archives de la ville dans les semaines qui ont suivi les attentats, afin d'immortaliser cette période de notre Histoire.

Une bâche peinte installée devant le Casa Nostra à Paris (droite), puis conservée au musée Carnavalet (gauche)
Une bâche peinte installée devant le Casa Nostra à Paris (droite), puis conservée au musée Carnavalet (gauche) © Patrice Clavier, Archives de Paris et Sarah Gensburger
"Ils sont une trace unique d'un événement historique qui témoigne de l'attachement des Parisiens les uns aux autres, et aux valeurs qu'incarne leur ville", écrivait en novembre 2015 le sociologue Gérôme Truc à la mairie de Paris, réclamant alors que ces sites soient collectés et conservés.

Un phénomène "sans précédent"

Ce mode d'hommage, de recueillement par le dépôt de divers objets à un endroit symbolique, avait déjà été observé auparavant. "Le phénomène n’a rien de nouveau en soi et il n’est pas propre aux attaques terroristes" expliquent Gérôme Truc et la sociologue de la mémoire Sarah Gensburger, dans leur livre Les Mémoriaux du 13 novembre.

"C’est un rituel de deuil devenu courant dans les sociétés occidentales contemporaines" qui a déjà pu s'observer à l'occasion de décès, comme celui de Lady Diana ou du pape Jean-Paul II, expliquent-ils. "Il y avait déjà eu quelques amas de fleurs, bougies et messages adressés aux victimes devant l’ambassade des États-Unis et les consulats américains au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, comme devant l’ambassade et les consulats espagnols après les attentats du 11 mars 2004 à Madrid", notent-il.

Toutefois, l'ampleur de ce phénomène en France en 2015 est "sans précédent, par la masse de ce qui a été déposé, et par leur durée", explique à BFMTV.com Sarah Gensburger. Selon elle, cette longévité des mémoriaux à Paris est due à la répétition des événements: après Charlie Hebdo en janvier 2015, l'attaque du Bataclan, de Saint-Denis et des terrasses, l'attentat de Nice en juillet 2016 avait relancé les dépôts d'hommages.

Pendant plus d'un an, le monument au centre de la place de la République a ainsi été abreuvé de messages, fleurs ou pancartes destinées aux victimes des attentats de Paris et Saint-Denis mais aussi du reste du monde. Des dessins représentant le drapeau arc-en-ciel avaient par exemple été déposés après la fusillade du 12 juin 2016 à Orlando (Floride, États-Unis), qui avait visé une boîte de nuit fréquentée par la communauté LGBT.

Plus de 7700 documents collectés

Il s'agissait alors pour les archivistes de récupérer ces traces de l'Histoire sans vider le lieu de son but, afin de ne pas interrompre le travail de mémoire qui était en train de s'y dérouler.

De gauche à droite: le mémorial aux pieds de la statue de la République à Paris le 3 décembre 2015, le 11 février 2016 et le 21 juillet 2016
De gauche à droite: le mémorial aux pieds de la statue de la République à Paris le 3 décembre 2015, le 11 février 2016 et le 21 juillet 2016 © Patrice Clavier, Archives de Paris, Sarah Gensburger et Maelle Bazin

Cette collecte a commencé par des photographies. Au total, plus de 5000 clichés ont été pris dans la capitale entre décembre 2015 et août 2016. "Certains objets comme les drapeaux, les bougies, n'ont pas tous été récoltés, mais on les voit sur des photos. Il s'agissait de garder une trace de ce qui avait disparu", explique Sarah Gensburger, qui a elle-même pris de nombreux clichés de ces mémoriaux.

Archivistes et éboueurs sont ensuite intervenus "entre deux et cinq fois sur chacun des sites des attentats. Cette collaboration, absolument inédite, a permis de collecter 7700 documents", explique le directeur des Archives de Paris, Guillaume Nahon, dans Les Mémoriaux du 13 novembre.

Un tri s'opère alors, pour laisser une trace du mémorial, tout en récupérant des morceaux. "Les fleurs et les hommages fleuris qui étaient en état, on les a laissés; par contre tout le reste, on l’a évacué", explique dans l'ouvrage un responsable de la Direction de la Propreté et de l’Eau de la Ville de Paris. Il ajoute qu'en janvier 2015, des lieux similaires avaient été laissés en friche à la suite des attentats de Charlie Hebdo, "à la place d’un site qui voulait rendre hommage aux victimes, on arrivait à quelque chose d’insalubre et d’indigne".

Un employé de la mairie collectant des objets d'un mémorial en face du Bataclan, le 10 décembre 2015
Un employé de la mairie collectant des objets d'un mémorial en face du Bataclan, le 10 décembre 2015 © Patrice Clavier, Archives de Paris

Des mémoriaux pour Charlie Hebdo

Car si la ville de Paris a commencé à archiver en novembre 2015, d'autres communes de France, comme Rennes, Saint-Etienne ou Toulouse, ont débuté ce travail dès janvier, à la suite des attentats de Charlie Hebdo. À Toulouse, le ramassage s'est opéré un peu plus d'une semaine après l'attentat.

"En janvier, la collecte de Charlie qui s'est déroulée en deux heures sous la pluie, avant que les documents ne se dégradent trop, tenait du sauvetage", explique le site des Archives de Toulouse.

"Il y avait déjà pas mal de choses dégradées", se souvient auprès de BFMTV.com Pierre Gastou, des Archives de Toulouse. En janvier "on a récupéré environ 480 documents, mais il y en avait bien plus, certains étaient trop abîmés", explique-t-il. C'est la mairie de la ville qui a lancé le processus de ramassage sur place. "Étant donné l'ampleur du phénomène, il fallait qu'on en garde une trace", déclare Pierre Gastou.

Un message effacé par la pluie devant le Bataclan le 10 décembre 2015
Un message effacé par la pluie devant le Bataclan le 10 décembre 2015 © Patrice Clavier, Archives de Paris

Tous soulignent le caractère particulier de ces récoltes, parce qu'ils ont agi sur un matériel encore en cours de constitution mais aussi parce qu'ils ont immortalisé des messages et objets qui avaient vocation à être éphémères. D'autre part, il s'agit bien souvent d'objets anonymes et non datés, les classer s'avère donc plus complexe. Enfin, ils manipulent un matériel sensible, lié à des événements dramatiques. "C'était assez fort de collecter et de traiter ces informations, on a tous ressenti quelque chose", explique Pierre Gastou.

Au moment du ramassage, il a aussi fallu expliquer aux habitants qu'il s'agissait de conserver ces messages, non de les jeter pour faire place nette, sans prendre en compte ce qu'ils représentaient. À Paris, "la mairie laissait des messages sur place après les collectes pour expliquer" où les objets étaient partis, se souvient Sarah Gensburger. À Saint-Etienne, la collecte a eu lieu tôt, dès le 9 janvier, raconte Cyril Longin, directeur des Archives de la ville. Pour éviter l'incompréhension de la population, la mairie a dû communiquer auprès des habitants pour expliquer le travail qui était en cours.

Comment faire le tri?

"Il a fallu tout faire sécher, certains avaient de la cire dessus, mais on a tout récupéré", explique l'archiviste, ajoutant que "ce sont moins les messages individuels que le tout qui présentait de l'intérêt".
Des documents récupérés sont mis à sécher par un archiviste, aux archives de Paris
Des documents récupérés sont mis à sécher par un archiviste, aux archives de Paris © Hugues Hodeir, Archives de Paris

Les deux villes n'ont pas opéré de la même façon sur ce point-là. À Toulouse, un tri a été fait, les objets récupérés devaient présenter une certaine "originalité, quelque chose de personnel", rapporte Pierre Gastou. Il se souvient par exemple d'une robe accrochée avec l'inscription "Je suis Charlie" écrite dessus.

"On a aussi pris plusieurs de ces messages photocopiés avec marqué '#JesuisCharlie', et il y a eu une couverture photographique des mémoriaux pour ne rien perdre", explique-t-il. Cela a aussi servi à immortaliser "certains messages qui ne pouvaient pas être emportés, comme les dessins sur les dalles ou les murs".

Parmi les mots laissés, si beaucoup représentaient des messages de deuil ou des témoignages d'émotions positives, certains étaient aussi islamophobes, racistes ou encore conspirationnistes. La question peut alors se poser de la conservation de ces messages. "Notre travail, c'est de documenter, la collecte doit être conforme à ce qui a été déposé", déclare Cyril Longin. Ces mots "font raisonner une autre perspective des événements", qui ne doit pas être effacée, abonde Pierre Gastou.

En février 2017, les Archives de Paris ont mis en ligne 95,8% de leurs documents. 0,2% des images n'ont pas été publiées, car leur contenu était discriminant ou incitait à la haine. Ils restent toutefois consultables sur place.

 Une guitare devant le Bataclan le 10 décembre 2015 - Un livre et un CD devant le Bataclan le 18 janvier 2016
Une guitare devant le Bataclan le 10 décembre 2015 - Un livre et un CD devant le Bataclan le 18 janvier 2016 © Patrice Clavier, Archives de Paris et Gérôme Truc

Le tri a aussi été fait par les personnes contribuant aux mémoriaux, qui parfois les ont nettoyé des mots qu'ils ne souhaitaient pas voir exposés. Dans Les Mémoriaux du 13 novembre, Guillaume Nahon raconte par exemple comment un homme revient régulièrement déposer des messages invectivant l'islam, car ils sont sans cesse retirés après son passage.

Que faire désormais de ces objets?

Les collectes des mémoriaux des rues ont été enrichies au fur et à mesure par les livrets de condoléance qui avaient été mis en place dans des différentes villes, mais aussi par des dons de Charlie Hebdo des dessins et de courriers qu'ils avaient reçu après l'attentat de janvier 2015 dans leurs locaux.

Tout, ou presque, a été numérisé et mis en ligne sur les différents sites d'archives des communes de France, qui rencontrent un certain succès. A la mairie de Toulouse, on confie que la page consacrée aux mémoriaux de la ville a été particulièrement consultée pendant le dernier confinement. De novembre 2016 à juin 2018, le site dédié des Archives de Paris a comptabilisé 100.000 consultations.

Ces documents conservés sont un témoignage historique de ce que la France a traversé pendant les attentats, une photographie de cette période qui dit autre chose que les discours officiels de ces années-là. "C'est un matériel plus divers, plus proche des gens qui permet de travailler sur des choses concrètes", explique Sarah Gensburger. Mais ces documents ont toutefois "une limite, c'est un matériel à croiser avec d'autres informations".

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV