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Après le remaniement, le blues des anciens ministres: "C’est très, très violent"

Stéphane Travert quitte le ministère de l'Agriculture.

Stéphane Travert quitte le ministère de l'Agriculture. - ludovic MARIN / AFP

Après deux semaines d'attente, un nouveau gouvernement a été annoncé mardi. Que vont devenir ceux qui vont quitter leur ministère? Ceux qui sont passés par là reconnaissent un moment de "vide", et aussi parfois la violence de l’annonce.

Et soudain, tout s’arrête. Fini les conseils des ministres. Au-revoir les invitations aux matinales et ses interviews politiques. Terminé les escortes policières. Adieu les journées à rallonge. Parce qu’un remaniement, ce n’est pas que des nouvelles têtes qui entrent dans les ministères, c’est aussi pour certains la fin d’une période intense, dure, éprouvante mais aussi - souvent - passionnante. C'est le cas cette fois pour Jacques Mézard (Cohésion des territoires), Françoise Nyssen (Culture), Stéphane Travert (Agriculture) et Delphine Gény-Stéphan (secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie). Et en politique, la politesse et la courtoisie ne sont pas toujours au rendez-vous au moment de se dire au-revoir.

Ce fut le cas en son temps pour Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie sous le gouvernement de Jean-Marc Ayrault de mai 2012 à mars 2014.

"Je dois dire que c’est un moment tout à fait désagréable. Pour ma part, je l’ai appris en regardant BFM. Je savais qu’il y allait avoir un remaniement, mais nous n’avions pas du tout été informés. On avait des inquiétudes, parce qu’on ne m’avait pas dit la vieille "toi tu resteras". Pour moi, ça a été silence radio du jour au lendemain. C’est très, très violent. Et c’est inconcevable. On n’accepterait ça d’aucun DRH", raconte celle qui est aujourd’hui conseillère municipale à Bordeaux.

"Moi j’ai eu la chance de l’apprendre avant que ça ne sorte dans la presse"

Sa collègue Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la famille sur la même période, a eu un poil plus de chance. "C’était une période où on n’a pas mis beaucoup de gants. Mais moi j’ai eu la chance de l’apprendre avant que ça ne sorte dans la presse. Comment ça s’est fait? Je me demande si ce n’est pas le secrétaire général de l’Elysée qui m’a appelé. Je ne m’en souviens plus. Vous voyez, j’ai occulté ce moment" sourit-elle. La manière fut plus courtoise pour Alain Marleix, secrétaire d’Etat chargé des collectivités territoriales après un passage par les anciens combattants, le tout entre 2007 et 2010. "Un soir, la veille du remaniement je crois, je remontais sur Paris, je rentrais d’Auvergne où j’inaugurais un truc. Dans la voiture, l’un des policiers m’a passé le Premier ministre (François Fillon, ndlr) au téléphone. Il m’a même dit qui serait mon successeur".

Gravement blessé aux jambes dans un accident de voiture quelques temps auparavant, il se doutait bien qu’il ne resterait pas plus longtemps au gouvernement. Et s’arrêter là lui a presque fait du bien.

"On se dit "ouf", enfin on va pouvoir respirer. Parce qu’on ne s’appartient pas. Quand vous vous levez le matin, vous ne savez pas comment sera faite la journée. Le président ou le Premier ministre peuvent vous demander d’aller en Afrique régler un problème du jour au lendemain. Il faut être sur gril 24h/24, les journées n’en finissent plus".

La première chose qu’il a faite après le remaniement? "J’ai dormi, et ensuite j’ai réappris à marcher sur mes deux jambes". Un mois plus tard, il était de retour à l’Assemblée nationale comme député du Cantal.

"J’ai jugé qu’on me volait mon travail, très clairement"

Plus que l’annonce parfois brutale de leur départ, ce sont les jours qui suivent qui paraissent parfois difficiles à surmonter. Avant de retrouver une place de conseillère d’état quelques mois après son départ du gouvernement, Dominique Bertinotti, qui avait notamment porté avec d’autres la loi sur le mariage pour tous, reconnaît avoir affronté "un moment de vide". "Le fait de retrouver une vie plus "normale" est en soi une bonne chose. Mais la politique est très chronophage, on déconnecte de la littérature, des spectacles, de la vie tout simplement. Il n’y a pas de temps de transition, on n’a pas le temps de s’adapter. Vos journées sont très pleines, très rythmées, vous n’avez même pas le temps de réfléchir si vous voulez faire ça ou ça, et brusquement, vous vous retrouvez chez vous. Sans secrétaire, sans collaborateur, sans personne. Mais comme j’avais un cancer, j’avais aussi besoin de retrouver un souffle plus en adéquation avec moi-même".

Michèle Delaunay aussi a finalement décidé de reprendre son mandat législatif. Après une petite période de décompression où elle en a profité pour "faire ses cartons". Mais la blessure a mis du temps à se refermer.

"Pire que de ne pas être informée de mon départ, ce qui a été très violent, c’est l’interruption d’un travail qui devait déboucher sur une loi. Le remaniement a eu lieu le jour où je devais présenter en Conseil des ministres la loi pour laquelle j’avais travaillé pendant deux ans. En quelque sorte, j’ai jugé qu’on me volait mon travail, très clairement".

"Il n’y aura pas mon nom sur la plaque"

Alain Marleix reconnaît sans peine qu’on puisse ressentir de "l’ingratitude", même si son départ à lui n’a pas eu les mêmes conséquences.

"J’avais fait une maison des anciens combattants en Algérie, je devais l’inaugurer le lendemain, je n’ai pas pu y aller. Quand j’étais à l’Intérieur, je devais inaugurer la nouvelle communauté de communes de Perpignan, je n’ai pas pu y aller non plus. Ce n’est pas que ça traumatise, mais ça fait un petit pincement au cœur. On se dit qu’on a travaillé pour ça, et puis il n’y aura pas mon nom sur la plaque (rires)".

Aujourd’hui vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, il assure n’avoir "aucune nostalgie". "C’est tellement bien d’être ancien ministre! Contrairement à ce qu’on croit, les gens sont très fiers de voir un ministre ne serait-ce que 5 minutes. Dans le gouvernement actuel, il y a beaucoup de hauts fonctionnaires ou de parlementaires, donc je ne me fais aucun souci pour eux, ils vont retrouver une place. Mais certains n’ont plus rien, il peut y avoir des cas difficiles. Il y a bien un système qui permet de tenir le coup six mois financièrement, mais c’est dégressif et six mois ça passe vite". "Si j’ai un conseil à leur donner? Rester zen, assure Dominique Bertinotti. C’est vraiment comme ça qu’on peut avoir le meilleur regard sur pourquoi on a accepté, qu’est-ce qu’on a fait, est-ce que ça valait le coup. Avoir une forme de sérénité dans ces jours très agités, c’est mieux".

Antoine Maes