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Guyane: comment la France gère-t-elle "son" Amazonie?

Photo de la forêt guyanaise prise dans les environs du village de Saül, en Guyane, le 4 mars 2007. (Photo d'illustration)

Photo de la forêt guyanaise prise dans les environs du village de Saül, en Guyane, le 4 mars 2007. (Photo d'illustration) - Jody Amiet - AFP

La forêt amazonienne s'étend aussi sur la Guyane. Si Emmanuel Macron s'est désolé des feux ravageant l'Amazonie, ses détracteurs lui reprochent notamment l'exploitation minière du territoire d'outre-mer.

Lorsque l'on parle d'Amazonie, les yeux se tournent naturellement vers le Brésil. Du combat des tribus kayapos pour la sauvegarde de la forêt à la recrudescence de la déforestation depuis l'arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, la situation de l'Amazonie brésilienne est assez connue du grand public. 

La gigantesque forêt amazonienne s'étend pourtant sur 9 pays: le Brésil, le Pérou, la Colombie, le Venezuela, le Suriname, le Guyana, la Bolivie, l'Equateur et… la France. Huit millions d'hectares de forêt couvrent en effet la Guyane française, dont six millions gérés par l'Office national des forêts (ONF). Seuls 0,6% des bois sont privés.

L'ONF gère l'exploitation forestière mais est en même temps garant de l'intégrité de la forêt. Sous l'autorité du procureur, il informe, surveille, constate des infractions, accompagne le secteur minier légal et suit l'activité minière illégale.

Une forêt relativement préservée

En 2007, un parc national de près de 3,4 millions d'hectares a même été créé au sud du territoire. Il entérine la volonté d'accompagner les populations locales à vivre de la forêt tout en restant dans une logique de développement durable. L'ONF cherche notamment à faire éco-certifier la forêt guyanaise afin d'en prouver la gestion écologique. 

"Le plateau des Guyanes, qui comporte notamment la Guyane française, le Guyana et le Suriname, a des taux de déforestation extrêmement faibles et a maintenu un couvert forestier quasi intact par rapport à d'autres parties de l'Amazonie, aux zones andines ou brésiliennes", assure à Franceinfo Laurent Kelle, responsable WWF dans le territoire d'outre-mer.

La Guyane, le Suriname et le Guyana coopérent notamment afin de protéger l'écosystème amazonien et lutter contre l'extraction illégale de ressources. Ce qui n'empêche pas Greenpeace France de s'inquiéter à long-terme de projets agro-industriels. 

"On sait qu'il y a eu dans le passé des prises de contact, des consultants, des bureaux d'étude commissionnés sur des projets importants de l'ordre de 150.000 hectares, même si cela ne s'est jamais concrétisé", explique à BFMTV.com Jérôme Frignet, directeur des programmes de l'ONG.

Ce qui lui fait dire que "la Guyane n'est pas exempte de tout risque de voir un jour se développer une logique de plantations commerciales à destination de l'exportation: soja, palmier à huile...".

Le mécontentement des peuples amérindiens

Pourtant, le Grand conseil coutumier des peuples amérindiens s'étonnait lundi dans une tribune - publiée là aussi sur Franceinfo - de la réaction du président français.

"Et nous sommes dans l’étonnement face au positionnement du président Emmanuel Macron qui consiste à dénoncer la destruction de l’Amazonie brésilienne ou bolivienne mais qui parallèlement attribue 360.000 hectares de forêt aux multinationales minières, en Guyane, en Amazonie française." 

Un chiffre "qui mélange beaucoup de choses", nuance dans Le Parisien le sénateur LaREM de Guyane Georges Patient. Le quotidien rappelle que ce chiffre additionne les demandes et permis de recherche à ceux d'exploitation. Selon leurs calculs, ces derniers représenteraient environ 25.000 hectares. 

Le projet "Montagne d'Or" suspendu

"Sur la forêt guyanaise, il y a un petit peu d'incohérence d'Emmanuel Macron", relève aussi Greenpeace France. "On sait qu'il a soutenu pendant très longtemps le fameux projet Montagne d'Or, notamment lorsqu'il était à l'Economie et aux Finances puis après son élection", rappelle-t-on à BFMTV.com. 

"Il semble avoir mis un peu d'eau dans son vin en indiquant qu'il avait changé d'avis sur ce projet, et 'qu'en l'état' cela lui paraissait non satisfaisant", concède Jérôme Frignet. "Mais là aussi c'est 'en l'état', c'est comme pour le Mercosur, c'est 'en l'état': on ne sait pas très bien ce que ça veut dire, si c'est juste un affichage un peu opportuniste ou si c'est le prélude à un abandon définitif du projet", déplore-t-il. 

Ce projet de mine d'or, jugé "pas compatible" par le chef de l'Etat en mai dernier, est très décrié pour ses conséquences écologiques: pollution, déboisement de 1500 hectares, destruction de la biodiversité avec 127 espèces protégées sur le site, etc.

"Le soutien à de tels projets n'est pas de nature à renforcer sa crédibilité lorsqu'il s'exprime sur l'Amazonie", résume Jérôme Frignet.

Alors même que le chef de l'Etat déplorait au G7 les incendies en Amazonie liés à la déforestation, un arrêté de permis d'exploration de près de 50km² (quelque 5000 hectares) a été signé le 31 juillet dernier. Quinze demandes sont en cours, répertoriées sur le site Panoramine

De plus, l'ONG n'adhère pas à la thèse d'un orpaillage légal qui viendrait désenfler les travaux d'extraction illégaux.

"Un projet comme celui de la Montagne d'or rajouterait des problèmes là où il y en a déjà (violences, atteintes aux droits de l'Homme, aux droits des communautés locales, à la biodiversité, prostitution, problème de santé publique, braconnage). On ne voit pas en quoi ça aurait une quelconque conséquence sur l'orpaillage illégal, il ne va pas diminuer son intérêt économique", critique Greenpeace France. 

Depuis 2008, l'opération Harpie mobilise quelque 1000 soldats afin de lutter contre cette extraction illégale de l'or, qui en 2018 avait déjà doublé en un an. En juillet, trois soldats français sont d'ailleurs morts accidentellement lors d'une opération. 

Un délicat équilibre

En matière de lutte contre la déforestation, l'orpaillage illégal, le braconnage et la destruction de l'environnement en général, "les actions ne sont manifestement pas suffisantes car l'efficacité n'est pas au rendez-vous, le problème persiste et tend à croître", déplore Jérôme Frignet, qui reconnaît toutefois que "la tâche est complexe".

Si l'Etat français affiche donc clairement la volonté de vouloir préserver la forêt amazonienne, l'équilibre est délicat entre les populations locales vivant traditionnellement du bois, les grandes sociétés d'extraction minière et la lutte contre l'orpaillage illégal. 

Pourtant, Greenpeace identifie plusieurs leviers que le gouvernement français pourrait actionner à l'avenir. D'une part, ne pas signer d'accord avec le Brésil si un projet d'extraction d'hydrocarbures venait à s'installer dans l'estuaire de l'Amazone, ce qui viendrait in fine polluer la Guyane française. D'autre part, faire pression sur des entreprises comme Total pour qu'elles acceptent définitivement le "non" de l'Institut brésilien pour l'environnement à une exploitation de forage à l'embouchure de l'Amazone et ne se relance pas dans un processus, qui pourrait aujourd'hui se retrouver favorisé par Jair Bolsonaro. 

Liv Audigane