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"Le Grand Incendie", s'immoler pour s'exprimer

Il aura fallu deux ans aux deux reporters pour recenser toutes les immolations survenues depuis 2011, trouver et rencontrer les témoins. Il en ont retenu sept.

Il aura fallu deux ans aux deux reporters pour recenser toutes les immolations survenues depuis 2011, trouver et rencontrer les témoins. Il en ont retenu sept. - -

Le webdocumentaire "Le Grand Incendie" revient sur le destin tragique de sept personnes qui ont choisi de s'immoler par le feu sur la place publique. Loin d'être anodine, cette forme de suicide est très spectaculaire et pourtant, on ne sait ou on ne veut pas en interpréter les causes.

Donner une voix à ceux qui n'en ont pas eu, tenter de lever le voile sur l'incompréhensible. Dans leur nouveau webdocumentaire, Samuel Bollendorff, auteur du célèbre Voyage au bout du charbon, et Olivia Colo, se plongent dans cette épidémie sociale: l'immolation par le feu.

Tous les quinze jours en France, une personne en moyenne se met le feu sur la place publique. Sur le parking de leur entreprise, devant Pôle emploi, le Centre des impôts ou bien même le palais de l'Elysée. Un geste radical, mélange de revendication incarnée à l'extrême et de désespoir.

Le Grand Incendie, produit de la collaboration entre HonkyTonk Films, France Télévisions et Le Monde, nous plonge au cœur de sept histoires, sept destins brisés. Par la voix des personnes immolées elles-mêmes, lorsqu'elles ont survécu. Par les lettres qu'ils ont laissées derrière eux, lues par Philippe Torreton, ou la parole de leurs proches. Par leurs employeurs, à travers leurs déclarations publiques.

Parole publique, parole intime

Pour Samuel Bollendorff, ce geste fou ne provoque que des réactions d'émotion, sur le moment, mais les braises s'éteignent sans que l'on cherche à comprendre d'où elles sont venues: "La société, sourde à ces appels, reprend inlassablement le cours de son quotidien, ramenant systématiquement ces drames à la banalité du fait divers."

Dans Le Grand Incendie, les témoignages s'enchevêtrent avec la parole publique donnée par les représentants des grandes entreprises ou des administrations concernées. A mesure que l'on avance dans le documentaire, on choisit quelle voix on veut écouter. Elles sont représentées sous la forme d'une courbe sonore, ou d'un sismographe, comme si l'on y mesurait l'ampleur de la déflagration.

La superposition elle-même donne du sens tellement le ton de ces paroles, les unes avec les autres, tranche. D'un côté, la douleur et l'émotion, certes. Mais aussi l'analyse, la recherche des causes de ce mal social, d'une explication. De l'autre une parole institutionnelle et lisse, qui nie toujours la portée contestataire de ces actes.

"Ils n'ont rien compris à mon geste"

Samuel Bollendorff et Olivia Colo ne prétendent pas expliquer ces actes mais au moins les sortir de la catégorie "tragédie personnelle" pour les ramener au centre du débat sur le travail. Car toutes ces trajectoires ont un point commun: le travail qui broie, qui consume, qui est sourd aux appels à l'aide.

Ainsi, Manuel Gongora raconte: "J'ai téléphoné aux collègues. Je les ai appelés pour les prévenir, leur demander de descendre avec un extincteur. Je n'ai jamais voulu mourir. Jamais. Ce que je voulais c'était protester, et je voulais que ça soit dans un coup d'éclat. Bouger les lignes. Pour que les choses elles changent."

De son côté, Eric C. déplore que ces sacrifices ultimes restent eux-même sans réponse: "Ils n’ont rien compris à mon geste, ils m’ont dit que j’avais pris une année sabbatique. Rien n’a changé, c’est même pire. C’est du gâchis."

Il aura fallu deux ans aux deux reporters pour recenser toutes les immolations survenues depuis 2011, trouver et rencontrer les témoins. Il en ont retenu sept.

|||Sept destins sont visités:
• Rémy Louvradoux, préventeur chez Orange, il s'occupait de l'amélioration des conditions de travail à l'agence de Mérignac. Il s'est immolé le 26 avril 2011 sur le parking de son agence; • E. C., cadre chez GDF, a tenté de s'immoler le 14 mai 2011 sur une route communale de Saint-Clair-du-Rhône, a survécu; • Lise Bonnafous, professeur de maths, immolée le 13 octobre 2011 dans la cour du lycée Jean-Moulin à Béziers • Joseph Kebaha, immolé le 6 avril 2012 devant une résidence sociale à Saint-Priest; • Manuel Gongora, agent de propriété du Grand Lyon, a tenté de s'immoler le 19 juillet 2012 sur son lieu de travail, quelques jours après la tentative d'un de ses collègues, a survécu; • Jean-Louis Cuscussa, immolé le 8 août 2012 devant la CAF De Mantes-la-Jolie; • Jamal Chaar, immolé le 13 février 2013 devant un Pôle Emploi à Nantes.

Olivier Laffargue