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"Je ne fais pas la différence si le ciel est nuageux ou s'il fait nuit": le blues des Français qui vivent dans des logements sombres

Avec le confinement, il y a un risque de manque de lumière.

Avec le confinement, il y a un risque de manque de lumière. - AFP

Pour la troisième semaine, les Français sont confinés dans leur logement, une mesure prise pour tenter de lutter contre l'épidémie de coronavirus. Cet isolement entraîne des troubles psychologiques, comme du stress, de l'angoisse, ou de la dépression, mais est également révélateur d'une France coupée en deux, entre ceux qui peuvent profiter de la lumière et ceux qui en sont privés en raison de logement sombre ou parce qu'ils sont dans l'impossibilité de sortir.

L'arrivée du printemps, puis le passage à l'heure d'été sont deux événements qui traditionnellement permettent aux Français de sortir de la morosité hivernale. Si le soleil est bien au rendez-vous et s'il y a bien une heure de jour en plus, le confinement mis en place depuis trois semaines n'a pas permis à la population de profiter de ces atouts saisonniers. Et a même créé une nouvelle fracture entre ceux qui, malgré tout, peuvent profiter de la lumière extérieure, d'un rayon de soleil par leur fenêtre, et ceux qui doivent conjuguer avec un logement sombre ou ceux qui ne peuvent sortir seuls.

Le Premier ministre a dénoncé mercredi devant la mission d'information de l'Assemblée nationale les "latitudes coupables avec les consignes collectives" en évoquant les nombreux Français, et principalement des Franciliens, qui ont quitté leur logement au début du confinement pour rejoindre leur famille en province ou s'installer dans leur résidence secondaire pour profiter d'une terrasse, d'un jardin ou même d'une vue mer. Pour les autres, confinés dans leur appartement, le quotidien est plus difficile à supporter.

"Assez pesant"

C'est le cas aussi de Maxime*. Ce jeune étudiant vit seul dans un studio de 22m² en plein centre-ville de Bordeaux. "La seule fenêtre de mon appartement donne sur le mur de l'immeuble d'en face, un mur qui est à 3-4 mètres", détaille le jeune homme. "Le manque de lumière est assez pesant, cela renforce la sensation d'isolement, pour les repères ce n'est pas évident. Je ne fais pas la différence si le ciel est nuageux ou s'il fait nuit. Pour voir le ciel, je suis obligé de me pencher par ma fenêtre." L'étudiant, confiné depuis cinq semaines après avoir contracté lui-aussi le coronavirus, explique ne "plus avoir vraiment de rythme".

"L'homme est un animal diurne qui a besoin de lumière le jour quand il s'active et d'obscurité, la nuit, quand il se repose", rappelle Yvan Touitou, membre de l'Académie nationale de médecine et président honoraire de l'Académie nationale de pharmacie. "La lumière a pour but de régler nos rythmes biologiques sur 24 heures, alors que notre rythmicité endogène est un peu différente de 24 heures. La lumière sert aussi à resynchroniser l'organisme dans les situations de désynchronisation (travail posté, dépression saisonnière…)."

En clair: "La lumière remet l'horloge biologique à l'heure", précise encore le professeur Touitou.

Profiter de la luminosité lors des sorties autorisées pendant le confinement

L'absence de lumière a ainsi des conséquences sur les individus. "Ca commence souvent par un dérèglement du rythme veille-sommeil, avec des horaires de coucher et de lever très instables et peu de moment dans la journée où on est efficace physiquement et intellectuellement", détaille Damien Davenne, chronobiologiste à l'université de Caen. Des symptômes que l'on retrouve "dans la dépression saisonnière", poursuit le spécialiste qui recommande comme traitement une exposition à la lumière, notamment celle de l'aube.

En cette période de confinement, les spécialistes conseillent aux Français privés de lumière naturelle dans leur logement, d'exploiter tout le bénéfice, dans le strict respect des mesures de confinement, des sorties autorisées - pour aller faire ses courses, ou les déplacements brefs dans le voisinage ou pour faire une activité physique - et profiter alors de la luminosité. Une méthode approuvée par Maxime, l'étudiant bordelais. "J'essaie de profiter au maximum des trajets que je fais pour aller faire mes courses, lorsque je rentre, je reste 10-15 minutes au soleil", explique-t-il, assurant ne jamais utiliser le motif "déplacement bref" pour sortir de chez lui.

Des sorties strictement autorisées qui permettent également de bouger un peu. "Cet exercice est aussi important que la lumière", assure le professeur Touitou.

Attention à la lumière bleue

L'autre impact sur l'organisme provoqué par une absence de lumière naturelle est une carence en vitamine D. "La vitamine D est naturellement sécrétée par les rayons du soleil sur la peau", explique Damien Davenne. "Elle est indispensable au bon fonctionnement de l'organisme, notamment du système de défense immunitaire. Elle est aussi impliquée dans le fonctionnement cérébral, dont de nombreuses pathologie du vieillissement, et dans de nombreux autres organes (os, poumon, coeur, pancréas, muscle, ...)." Ainsi, de nombreux spécialistes conseillent, en cas de manque de lumière, de se supplémenter en vitamine D, qui peut être prescrite par un médecin.

Le professeur Yvan Touitou estime lui que le confinement engendre "un triple aléa: l'anxiété provoquée par ce confinement, le manque de lumière qui peut accentuer cette dépression et la surutilisation des écrans qui freine le fonctionnement de l'horloge biologique" à cause de la lumière bleue qu'ils émettent. La consommation d'écrans altère en effet le fonctionnement de notre horloge interne donc de nos rythmes biologiques "en freinant la sécrétion de la mélatonine, l'hormone qui permet l'endormissement", poursuit l'ancien président de l'Académie nationale de pharmacie. Ainsi, notamment pour les enfants, il est nécessaire qu’ils aient une journée rythmée, avec des horaires fixes, et d’être attentifs à leur surconsommation d'écrans.

Cette surutilisation d'écrans peut engendrer des troubles comme "de la fatigue, de l'anxiété, un sommeil de mauvaise qualité et une perturbation dans l'alimentation", précise encore le professeur Touitou.
Justine Chevalier