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Homosexualité, sida, cancer: ce livre "coup de cœur" de la Fnac qui ne passe pas

(Photo d'illustration)

(Photo d'illustration) - Philippe Desmazes-AFP

Un livre, se présentant comme un dictionnaire des malaises et maladies et mis en avant dans une librairie Fnac, aborde le cancer, le sida, le viol ou encore l'homosexualité de manière particulièrement controversée. L'auteur assure être "maître reiki", une pratique classée comme sectaire par la Miviludes.

L'homosexualité, "une maladie?" Alzheimer "le désir inconscient de terminer sa vie" et le sida "un problème avec l'amour". Le Grand Dictionnaire des malaises et des maladies, un ouvrage publié depuis 2007 se présentant comme scientifique et mis en avant dans une librairie Fnac, propose des définitions controversées et parfois dangereuses pour expliquer des maladies, une orientation sexuelle ou encore le viol. Un internaute a tweeté jeudi la mise en avant "coup de cœur" de l'ouvrage dans un magasin Fnac d'Avignon.

"L'homosexualité est-elle une maladie?" s'interroge le livre

Selon ce livre, les maladies sont "des conflits intérieurs non résolus qui s’expriment donc dans le corps", expliquait en novembre dernier une chroniqueuse d'Europe 1, qui saluait "un livre incontournable de développement personnel".

L'été dernier, un utilisateur du même réseau social avait déjà publié des extraits du livre. "L'homosexualité est-elle une maladie?" s'interroge ainsi l'ouvrage.

"Il se peut que, n'acceptant pas mon identité, je tente de retrouver chez une personne du même sexe le côté que j'ai rejeté", "il se peut aussi que je recherche un père, une mère", ou encore "l'un de mes deux parents voulait à tout prix avoir une fille, il se peut que, même inconsciemment, je veuille développer au maximum les qualités d'une fille afin d'augmenter les chances de me rapprocher et d'être accepté par ce parent", propose-t-il comme explication. "Si je suis un homme, je peux rechercher ma virilité (...) Je peux avoir été élevé par une mère trop dominante, ce qui m'a incité à fuir les femmes".

Et évoque l'homosexualité comme "un choix d'orientation sexuelle". Pour rappel, l'Organisation mondiale de la santé a retiré l'homosexualité de sa liste des maladies en 1990

La "race noire" évoquée

Dans la page consacrée au sida, il est indiqué que les malades vivraient "une grande culpabilité par rapport à l'amour", auraient "l'impression de ne pas être à la hauteur" et "une incapacité à (s)'aimer et à (s)'accepter". Autre point problématique: il est évoqué la "race noire".

Au sujet du harcèlement sexuel, la victime serait responsable car elle aurait "inconsciemment besoin d'affection", "les autres peuvent penser que 'je suis disponible ou intéressé' alors qu'il s'agit seulement de mon besoin d'attention et d'être aimé". Quant aux personnes qui ont été violées, elles doivent "apprendre à ne plus (s)e laisser abuser".

"Attiré" un viol

Toujours selon cet ouvrage, "si j'ai eu à vivre un viol, ou un abus sexuel, je regarde si mon ignorance de la sexualité, même inconsciente, était à ce point grande que j'ai 'attiré' (énergétiquement parlant) cette situation comme pour me libérer de ma peur ou tout simplement pour cesser de me faire abuser."

En guise d'explication à une fausse couche: "Inconsciemment, j'ai (la femme enceinte, Ndlr) peur que l'enfant à naître change ma vie de couple", ou encore "je crains de ne pas posséder les qualités nécessaires pour devenir une bonne mère" mais aussi "il se peut que l'âme qui devait s'incarner ait changé d'idée ou que celle-ci n'ait besoin d'expérimenter que quelques mois de vie sur cette terre".

Le cancer, un "suicide déguisé"

Sur la maladie d'alzheimer, l'auteur explique qu'elle est "caractérisée principalement par le désir inconscient de terminer sa vie, d'en finir une fois pour toutes, de quitter ce monde ou de fuir ma réalité, est due à l'incapacité chronique d'accepter, de faire face à cette même réalité ou de relever des situations de la vie".

Quant au cancer, c'est une manifestation de "la 'haine' envers quelqu'un ou une situation qui va me 'ronger de l'intérieur' et qui va amener les cellules à s'autodétruire (...) Mon corps se désagrège lentement car mon âme se désagrège aussi." C'est aussi un "suicide déguisé".

Dans le cas d'un cancer de l'estomac, "je dois prendre conscience du 'morceau' ou de la situation que je ne suis pas capable de digérer", "j'accepte de prendre conscience du pourquoi de cette situation et quelle leçon j'ai à en tirer afin 'de faire passer la tempête' et que le cancer se résorbe".

Des "clichés qui nourrissent l'homophobie"

Aucune explication scientifique, aucune référence aux traitements médicaux ou recommandation de consulter un médecin, ni d'évocation du vaccin pour la page consacrée à la rougeole. Des propos qui semblent particulièrement dangereux et sur lesquels alertait déjà le ministère de la Santé

D'autres magasins Fnac recommandent cet ouvrage, comme en témoignent les "coups de cœur" de libraires de la chaîne à Vannes, Annemasse ou encore de Croix-Blanche, à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans l'Essonne.

fnac
fnac © Fnac

Pour Joël Deumier, président de SOS Homophobie, "on ne peut pas diffuser de tels clichés qui nourrissent et légitiment l'homophobie", a-t-il tweeté. 

Un coup de cœur "malheureux"

La Fnac a assuré à BFMTV que toute mise en avant en magasin et en ligne serait supprimée d'ici la fin d'après-midi et reconnaît que "certains éléments du livre sont de nature à causer de l'émoi à juste titre". Mais la chaîne de magasins explique que, si ce coup de cœur était "malheureux", les vendeurs sont libres de les attribuer comme ils le souhaitent, "ils conservent leur marge de manœuvre". "Il n'y a pas de modération, on fait confiance à nos vendeurs. En règle général, ils apportent un éclairage intéressant", précise la Fnac.

Quant au livre, pas question de le retirer de la vente. "Nous vendons l'exhaustivité des livres n'ayant pas fait l'objet d'une interdiction. Il y a une telle production de livres, il y a forcément des sujets sociétaux qui crispent, c'est inévitable. Nous n'avons pas à nous substituer à la loi en décidant de retirer un livre de la vente, sans compter que l'éditeur pourrait se retourner contre nous."

"On ne peut pas être d'accord à 100% avec un auteur"

La vendeuse de la Fnac d'Avignon-Le Pontet qui a recommandé l'ouvrage -elle ne sera pas sanctionnée assure la Fnac à BFMTV- a déclaré à Buzzfeed News que c'était "un livre dans lequel il y a de bonnes choses, il y a des mauvaises, mais comme dans tous les livres". 

"On ne va pas s'arrêter de faire des coups de cœur sur des livres parce qu'il y a des personnes qui pensent ça ou ça. Il y a des choses dans ce livre que je trouve vraies. Il y a des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord mais on ne peut pas être d'accord à 100% avec une personne ou un auteur."

La maison d'édition évoque "la symbolique des maladies"

Pour Quintessences, la maison d'édition, "la symbolique des maladies est de plus en plus souvent souvent prise en compte par de nombreux thérapeutes mais il est vrai que cette approche symbolique peut dérouter le grand public", explique au pure-player Philippe Lahille, le directeur éditorial.

"Ce n'est évidemment pas une science exacte, tout comme la psychologie. Elle propose des pistes de réflexion qui peuvent s'avérer pertinentes (ou pas) et donner du sens, donner à réfléchir."

Quant à la manière dont l'homosexualité est abordée, une phrase a été "extraite de son contexte", indique Philippe Lahille à BFMTV. "En fait, il faut lire l'article dans son intégralité. D'abord l'auteur insiste sur le fait que ce n'est pas une maladie, ni inscrit dans les gênes. L'auteur envisage ensuite différentes pistes ayant pu conduire à cette orientation sexuelle." Selon lui, "il faut reconnaître qu'il a une approche nuancée et certainement pas binaire".

Maître reiki et "rebirtheur"

Son auteur est pourtant loin d'être médecin ou scientifique. Il s'agit de Jacques Martel, un Canadien qui se présente comme "formateur, auteur, conférencier, maître Reiki et praticien en reconnexion". À l'origine électricien, l'homme souhaitait "comprendre 'l'autre côté des choses'", a entrepris "des recherches en 'vitaminothérapie'" et a été formé "en développement personnel". Il est ensuite devenu "rebirtheur", ce qui se présente comme une "technique de respiration consciente".

"Les connaissances que monsieur Martel a acquises durant sa formation d'ingénieur électricien lui ont permis d'apprendre à voyager du tangible à l'intangible et de la pratique à l'intuition; de même, ses nombreux ateliers et conférences lui ont confirmé le lien étroit entre la maladie (malaises...) et la pensée (sentiments et émotions...) comme source de conflit pouvant conduire au déclenchement des maladies", précise son site.

Sa maison d'édition indique à BFMTV que Jacques Martel "n'est pas joignable actuellement".

La Miviludes dénonce "l'emprise du gourou thérapeute"

Jacques Martel, qui était en tournée dans de nombreuses villes de France l'année dernière, organise encore des "stages" dans l'hexagone pour environ 2000 euros la semaine.

Au mois de mars dernier, la Miviludes a mis en garde contre les dérives sectaires dans le domaine de la santé et du bien-être. Et pointait le reiki, une technique japonaise de "guérison" par imposition des mains, dont Jacques Martel se présente en "maître". Une dénomination qui ne semble pas signifier grand chose: "Il est possible de devenir maître reiki en trois ou quatre stages de formation accélérée les week-ends", ajoute la Miviludes.

Céline Hussonnois-Alaya