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Additifs alimentaires,

quand les étiquettes inquiètent

Difficile d'échapper aux conservateurs, exhausteurs de goût, acidifiants et autres colorants. Il en existe plus de 300, naturels ou de synthèse, inoffensifs ou aux effets contestés pour la santé. Les additifs ont envahi les rayons des supermarchés, des paquets de gâteaux aux boissons, en passant par les conserves. Alors que certains font polémiques, d'autres n'apparaissent tout simplement pas sur les étiquettes. Pour les consommateurs, c'est le grand flou.

Du petit-déjeuner au dîner: additifs alimentaires, le grand flou

Le matin dans vos tranches de brioche, le midi dans la vinaigrette pour votre salade, le soir dans votre pizza. Ils peuvent être partout. Les additifs sont devenus un ingrédient quasi incontournable de notre alimentation, dès lors qu'elle est industrielle.

Un additif, qu'est ce que c'est? Essentiellement une substance ajoutée à un produit alimentaire, brut ou transformé, afin d'améliorer ses qualités gustatives, esthétiques ou de conservation. Il existe une vingtaine de familles mais on en retient principalement huit: colorants, conservateurs, acidifiants, antioxydants, agents de texture, émulsifiants, exhausteurs de goût et édulcorants. En France, on en retrouve un peu plus de 300 dans les produits du quotidien, du yaourt au paquet de chewing-gum en passant par les gâteaux industriels. Côté fabricants, ils ont l'obligation de mentionner leur présence sur l'emballage. Ils peuvent ainsi être présentés par leur nom scientifique ou le code européen qui commence par la lettre E suivie de trois chiffres. 

Quelle que soit l'appellation choisie, elle est rarement limpide pour le consommateur. Comment déchiffrer le E900, ou diméthylpolysiloxane, un dérivé de l'huile de silicone utilisé comme antimoussant dans la charcuterie? "Le consommateur peut en effet regarder la liste des ingrédients, le problème, c'est que les termes utilisés sont difficilement compréhensibles. Même un spécialiste a du mal à s'y retrouver", remarque Marie-Laure André, auteure de Les additifs alimentaires: un danger méconnu.

> La nébuleuse des arômes

En dessert, vous prendrez un yaourt "arôme fraise" ou "arôme naturel de fraise"? Ces deux intitulés n'impliquent pas le même procédé de fabrication. "Les arômes peuvent être naturels, ou 'd'origine naturelle', ce qui n'est pas la même chose, précise la diététicienne Marie-Laure André. Un arôme d'origine naturelle peut être transformé chimiquement et n'a alors plus rien de naturel. Cela entretient un certain flou sur lequel jouent les industriels."

S'ils ne sont pas considérés comme des additifs, et donc n'obéissent pas à la même réglementation ni à la même obligation d'étiquetage, les arômes sont omniprésents et parfois encore plus énigmatiques. Regardez bien l'étiquette des yaourts à la fraise: si elle ne vous en dira pas beaucoup plus sur l'origine de la gariguette, vous pourrez au moins savoir si le parfum est extrait de fraise ou de tout autre chose.

"L'indication 'arôme fraise' ne signifie pas que l'arôme a été produit à partir de fraise mais que le produit est parfumé à un goût de fraise, qui peut tout à fait être synthétisé à partir d'un autre matériau, comme des copeaux de bois", précise Céline Hess-Halpern, avocate spécialisée en droit de la santé et auteure de Malbouffe, polluants, additifs... Tout ce qu'on nous fait avaler.

Préférez ainsi l'appellation "arôme naturel de fraise" si vous ne souhaitez pas que votre yaourt soit parfumé aux copeaux de bois. Si finalement vous optez pour ceux à la vanille, pas mieux. "Vous pouvez tout à fait trouver des yaourts estampillés 'arôme naturel' dont le parfum vanille est en réalité tiré de végétaux, de bois, ou encore de glandes anales de castor, qui sont en effet des arômes naturels", pointe Stéfane Guilbaud, auteur de Je ne mange pas de produits industriels. Un "extrait naturel" vous garantira que le goût vanille a bien été obtenu à partir d'une gousse.

> Des additifs cachés

Autre confusion créée par cette nébuleuse des appellations: certains ingrédients peuvent masquer des additifs qui ne sont pas affichés. Un exemple avec un exhausteur de goût: le glutamate de sodium - connu également pour stimuler l'appétit - qui peut parfois se cacher derrière le terme "fumé". 

"J'achète une brique de soupe dont l'emballage indique 'sans exhausteur de goût', ajoute Marie-Laure André. Sur l'étiquette, il est indiqué que la soupe contient des levures. Or, certains produits, comme les levures, contiennent naturellement du glutamate de sodium. Des additifs peuvent ainsi se cacher derrière d'autres dénominations, comme les extraits de soja ou l'extrait de levure. Cela trompe le consommateur."

Plus grave, certaines substances - appelées auxiliaires technologiques - utilisées dans les procédés de fabrication seraient même tout simplement tenues secrètes par les industriels. Christophe Brusset, qui a travaillé vingt ans dans l'industrie agroalimentaire, dénonce la dissimulation de ces éléments dans la production alimentaire. "Il en existe plus de 300 qui, à la différence des additifs, n'ont pas l'obligation d'être déclarés. Ils n'apparaissent pas sur la liste des composants. Il y en a toute une flopée: de l'antimousse, aux agents de démoulage, en passant par les coagulants ou les solvants. Les industriels assurent que la dose étant très faible dans le produit fini, cela ne nécessite pas d'être spécifié. Or, on sait très bien, nous les industriels, que si certains sont inoffensifs, d'autres ne le sont pas." Une pratique donc tout à fait légale. Un arrêté de 2006 réglemente leur usage, fixant pour nombre d'entre eux un taux maximum résiduel non précisé de l'ordre d'une "dose techniquement inévitable". Laurent Chevallier, médecin nutritionniste et auteur de Alors, on mange quoi? chez Fayard se montre réservé sur le sujet. "On ne connaît pas l'impact de ces faibles concentrations en association entre elles sur la santé."

> Du poison dans vos sodas?

En France, 125 litres de soda sont consommés chaque seconde, selon le cabinet Canadean. Pendant un repas ou au cours d'une pause au travail, un produit de très grande consommation qui peut poser de nombreuses questions. Un exemple: derrière le code E150, ou "colorant caramel", que l'on retrouve dans le vinaigre balsamique ou dans l'un des colas les plus appréciés au monde, se cache un additif particulièrement controversé, classé "peut-être cancérogène" par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ).

"Il y en a quatre sortes: le E150 a, b, c ou d, distingue Marie-Laure André. Ce sont les deux derniers qui sont considérés comme cancérigènes. Ces caramels de type 'ammoniacal' sont relativement fréquents. Pourtant, comme pour l'aspartame, de nombreuses études ont montré leur dangerosité."

D'autres additifs, souvent des colorants présents dans les confiseries, sont soupçonnés d'être toxiques, allergènes, mutagènes voire cancérigènes. Comme le colorant E131, qui répond également au nom de bleu patenté, présent dans l'un des bonbons les plus populaires dans les rayons français, pourtant interdit aux États-Unis ou en Norvège. Ou encore le E102, un colorant jaune de synthèse également interdit dans plusieurs pays. Appelé tartrazine, il est accusé de jouer un rôle dans l'hyperactivité des enfants. 

Cependant, avant sa mise sur le marché, un additif est évalué et sa "dose sans effet" est établie pour calculer la "dose journalière admissible" (DJA) qui vous assure la consommation de vos bonbons multicolores en toute sécurité. Mais pour la diététicienne Marie-Laure André, cette DJA reste théorique et loin de la réalité.

"Certaines personnes absorbent beaucoup d'additifs via l'alimentation industrielle. Et c'est d'autant plus inquiétant pour les enfants. La DJA est exprimée selon une moyenne pour le poids d'un adulte. Or, un enfant consommant davantage des produits particulièrement lourds en additifs, comme les bonbons, peut s'exposer à des risques supérieurs."

> Un peu, beaucoup, à la folie?

Cette dose quotidienne ne prend pas en compte la question de la toxicité croisée. La DJA est calculée pour un additif consommé individuellement. "Or, la consommation de plusieurs additifs peut provoquer des réactions croisées, même à petite dose", ajoute la diététicienne. Sans compter que les industriels n'indiquent pas les quantités utilisées. Difficile ainsi pour le consommateur de savoir quelle dose est ingérée. C'est ce qu'on appelle l'effet "cocktail". Jean-Louis Roumégas, ancien député écologiste de l'Hérault et rapporteur de la proposition de loi "detox", craint des effets démultiplicateurs.

"Dans l'organisme humain, il y a des dizaines de substances toxiques. Si la recherche a parfois pu montrer la dangerosité de l'une des molécules étudiées, il n'y a encore rien sur les interactions entre les différentes expositions."

Mais, pour Mélanie Le Plaine-Mileur, secrétaire générale du Synpa, le syndicat des professionnels "des ingrédients alimentaires de spécialité", aucun risque. La réglementation actuelle assure, selon elle, une grande marge de sécurité. "Une fois que vous avez la dose sans effet pour l'animal, elle est divisée par 100 pour obtenir la DJA. Les additifs autorisés sont sûrs aux conditions d'utilisation. Il y a peu d'ingrédients aussi évalués que les additifs."

Concernant la question des effets croisés, la représentante des fabricants d'additifs se retranche derrière l'absence d'étude sur le sujet. Elle fait "pleinement confiance" à l'Efsa, l'Autorité européenne de sécurité des aliments, qui évalue chaque additif avant sa mise sur le marché. "Si l'Efsa demandait aux industriels une étude sur les effets cumulés, ils la fourniraient." Mais ce n'est pas le cas. Mélanie Le Plaine-Mileur balaie les inquiétudes sur les effets "cocktail" et cite la présence de nombreux additifs à l'état naturel.

"La pomme contient une dizaine de substances qui par ailleurs sont autorisées comme additifs, dont la pectine ou le glucose. Je n'ai pas d'inquiétude quand je mange une pomme."

> Le grand secret des nanoparticules

Alors, fini les plats préparés pour éviter la macédoine d'additifs? Mauvaise nouvelle, il y en a aussi dans le sucre ou la farine. Et double mauvaise nouvelle: pour ceux-là, vous ne les trouverez pas sur l'étiquette. Les industriels ne les indiquent tout simplement pas. Il s'agit des nanoparticules alimentaires: des additifs extrêmement petits, plus petits qu'une cellule. Le problème, c'est que ces toutes petites particules pénètrent votre corps, franchissant toutes les barrières - dont le placenta - pour se stocker dans les organes. Or, à l'heure actuelle, aucune étude n'a encore pu montrer quels étaient leurs effets sanitaires à long terme. Agir pour l'environnement  a publié une enquête en juin 2016 montrant que ces nanoparticules se trouvaient dans des aliments du quotidien. Selon l'association, environ 150 produits pourraient être impliqués.

"On a testé des biscuits Lu, un mélange d'épices Carrefour, de la blanquette de veau William-Saurin et des Malabar. Dans ces produits, on a parfois retrouvé des nanoparticules dans des proportions considérables, témoigne Magali Ringoot, coordinatrice des campagnes de l'ONG. Le consommateur n'est absolument pas informé. On est dans le domaine du secret."

Certains craignent même une nouvelle affaire de l'amiante. "Cette diffusion dans la chaîne alimentaire prépare de futurs scandales sanitaires", redoute Jean-Louis Roumégas. En réaction, William Saurin a annoncé fin 2016 que le groupe retirait le dioxyde de titane - une nanoparticule - de l'intégralité de ses recettes. "Depuis le 1er janvier 2017, les recettes des produits William Saurin n'en contiennent plus", assure le groupe à BFMTV.com. Lutti a également préféré prendre les devants et a affirmé à BFMTV.com être "conscient de la polémique autour de cet ingrédient, de la difficulté à (…) prouver son innocuité". Le confiseur s'est ainsi engagé à "ne plus utiliser de dioxyde de titane (qui existe sous la forme nanoparticulaire, NDLR) et à l'ôter de ses cinq formules dans lesquelles il était présent".

> L'omerta des industriels, la responsabilité des politiques

Concernant les additifs, certains parlent de fraudes. "On retrouve des conservateurs issus du pétrole, témoigne Céline Hess-Halpern, avocate de parties civiles qui ont entamé des procédures collectives. On a des composants dont on ne connaît pas l'origine. Il y a également des mélanges d'additifs qui ne sont pas déclarés." À titre d'exemple, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a dénoncé en 2009 des anomalies dans 40% des étiquettes de bonbons.

L'omerta sur les pratiques industrielles est difficile à briser. Christophe Brusset, auteur de Vous êtes fous d'avaler ça! est un ancien de l'agroalimentaire. Il assure avoir été victime de pression et d'intimidation.

"Si j'avais raconté ne serait-ce qu'un dixième du livre et que je travaillais toujours dans ce secteur, j'aurais été viré. Avant même la parution, j'ai reçu un coup de téléphone d'un ancien employeur me menaçant de poursuites judiciaires. J'en ai reçu d'autres pour me dire que j'étais un traître."

Mais il estime que ce n'est pas que de la faute des industriels. "Si les fabricants sont hypocrites, les autorités sanitaires le sont elles aussi. Après tout, l'industriel est là pour faire tourner son usine. Le législateur, lui, n'est pas à la hauteur." Jean-Claude Houdret, médecin généraliste et homéopathe, auteur de Les additifs alimentaires: Un mal nécessaire? va même plus loin. "Le vrai problème, ce n'est pas l'usage ou le non usage des additifs, mais celui qui les autorise."

Céline Hussonnois-Alaya

 Les industriels ne s'inquiètent pas de la santé des consommateurs 

3 questions à Christophe Brusset, ancien ingénieur et responsable des achats dans l'industrie agroalimentaire et auteur de Vous êtes fous d'avaler ça! Il dénonce les pratiques commerciales des industriels, au détriment de la santé des consommateurs.

Comment expliquer la multiplication des additifs?

"En vingt ans d'expérience, j'ai pu voir qu'on utilisait de plus en plus d'additifs. C'est un moyen efficace pour faire baisser les coûts. Il y a une telle pression des distributeurs sur les prix que la qualité des produits se dégrade pour être toujours moins chers. Par exemple: dans les sauces, on remplaçait les matières chères, comme l'huile, par un mélange d'eau et d'additifs. Il y a des catégories entières d'additifs qui n'apportent rien, comme les exhausteurs de goût. Un autre exemple avec les yaourts à la vanille: certains ne contenaient pas une seule molécule de vanille. Mais des arômes et des colorants, oui."

Vous avez travaillé vingt ans dans ce secteur. La question de la nocivité de certains additifs et de leurs interactions était-elle évoquée en interne?

"C'est moi qui tenais les cordons de la bourse et qui étais responsable de l'achat des produits. D'après mon expérience personnelle, je peux vous assurer que les industriels ne s'inquiétaient absolument jamais des effets "cocktail". Dans toute ma carrière, je ne les ai jamais vus se poser de questions sur la santé des consommateurs, pas une fois, cela n'était pas du tout un élément qui entrait en ligne de compte. Ils n'en avaient absolument rien à faire. Tout ce qui les intéressait, c'était la qualité technique et le prix. Ils étaient là pour fabriquer, vendre selon un cahier des charges et faire des bénéfices."

Comment les industriels se justifiaient-ils?

"Les industriels se défaussent toujours. Ils assurent que la liste des ingrédients est affichée sur le paquet, que c'est au consommateur de faire son choix et qu'il est de sa responsabilité s'il choisit des produits trop gras ou trop sucrés. C'est d'une hypocrisie totale. En réalité, les étiquettes sont illisibles, l'information nutritionnelle est incompréhensible. Et il y a des lobbys partout. Ils engagent des sommes astronomiques pour communiquer. Pire, ce sont les grandes multinationales elles-mêmes qui financent la recherche. Avant qu'un additif ne soit mis sur le marché, une étude est effectuée. Savez-vous qui la réalise? Le fabricant lui-même. En quoi cette étude peut-elle être objective? L'industriel est à la fois juge et partie. Un jour, j'étais invité à un symposium avec des chercheurs et des médecins. J'ai compris plus tard que le congrès était financé par les producteurs d'additifs. Il y a toute une collusion et le consommateur se retrouve noyé. Le lobby de l'industrie agroalimentaire, moi j'appelle ça de la corruption. Et c'est beaucoup plus étendu que ce que vous ne pouvez imaginer."

Le champion des additifs: le sucre

Vous en avalez en moyenne 100 grammes par jour. Entre 2015 et 2016, quelque 4,5 millions de tonnes ont été produites en France, selon les chiffres du Syndicat national des fabricants de sucre, pour un chiffre d'affaires de 3,5 milliards d'euros. La France peut même se targuer d'être le premier producteur européen de cet or blanc. Pour Stéfane Guilbaud, auteur de Je ne mange pas de produits industriels, conférencier et formateur en changement de comportements alimentaires, le sucre est "l'additif le plus flagrant de toute la dérive alimentaire". "C'est un additif miracle et une arme redoutable, créant une véritable addiction. Jusqu'au Moyen-âge, il était considéré comme une épice. Jusqu'en 1900, chaque habitant en consommait 800 grammes par an. Aujourd'hui, on est à une moyenne de 36 kilos par an et par personne."

"Les produits n'ont plus de goût"

Le sucre se décline aussi autrement: dextrose, glucose, maltose, fructose... et tous ses substituts sous forme d'édulcorants, de l'aspartame à la saccharine. On en trouve partout. "Avec la pression toujours plus forte sur les industriels pour produire moins cher, les produits n'ont plus de goût, ajoute Stéfane Guilbaud. Donc on ajoute du sucre. Il y en a même dans les conserves de petits pois. Et cela va jusqu'aux produits pour bébé."

Des sucres "dissimulés" selon l'OMS

L'Organisation mondiale de la santé a dénoncé cette tendance, assurant que la plupart des sucres consommés étaient "dissimulés" dans des aliments transformés. L'institution a même recommandé de diviser sa consommation par deux. Le sucre représente un véritable enjeu de santé publique. Des chercheurs de l'université de Californie, à San Francisco, ont établi un lien entre sa consommation et l'augmentation des maladies non transmissibles comme le diabète, l'obésité, les maladies cardio-vasculaires et le cancer. Selon leur étude publiée dans la revue scientifique Nature, ils estiment que ce dernier serait en partie responsable de 35 millions de morts par an dans le monde et aussi dangereux que le tabac ou l'alcool. Mais aujourd'hui, le sucre reste considéré comme un aliment plaisir et fortement ancré dans le quotidien alimentaire des Français. Une opération réussie pour le lobby du sucre, qui finance, entre autres, la Semaine du goût

 Le lobby de la chimie mène un travail permanent auprès des élus 

3 questions à Jean-Louis Roumégas, ex-député écologiste de l'Hérault, rapporteur de la proposition de loi sur le principe de substitution des produits chimiques, dite "loi détox", adoptée par l'Assemblée nationale en première lecture en janvier 2016. L'élu dénonce le lobbying mené par les représentants des industries de la chimie qui propage des contre-vérités.

Comment ont réagi les industriels à votre proposition de loi?

"Nous sommes sans arrêt confrontés à des actions des lobbys qui luttent contre toute réglementation en matière de santé et d'environnement. Cette loi propose d'inciter les entreprises à utiliser moins de produits chimiques par des moyens qui ne sont pas si contraignants. Les représentants des industriels ont crié à l'assassinat des entreprises, leur réaction a été disproportionnée. Ils ne cachaient pas leur animosité à mon égard. Et ont dit qu'ils allaient tenter de faire bloquer la loi au Sénat et plaider auprès du gouvernement. Les industries chimiques décrédibilisent sans cesse les recherches scientifiques indépendantes et essaient de semer le doute pour gagner du temps. Les lobbys ont des moyens énormes que les associations de consommateurs n'ont pas."

Quelle a été leur ligne de défense?

"Ils ont toujours le même argument: la compétitivité économique, la défense des entreprises françaises et l'emploi. Pour eux, toute réglementation serait un obstacle au développement économique. Ce n'est pas une position tenable. On ne peut pas empoisonner les gens pour des raisons économiques. Sans compter que les conséquences sanitaires représentent des coûts énormes, en dizaines de milliards d'euros."

Que dénoncez-vous dans ces pratiques?

"Le lobby de la chimie mène un travail permanent auprès des élus. Le problème n'est pas que les industriels fassent valoir leur point de vue, mais il faudrait que cela soit fait de manière transparente. Quels contacts sont pris avec les élus? Quels arguments donnent-ils? Leurs propos devraient être publics afin de pouvoir répondre à leurs contre-vérités et mensonges. La transparence, c'est mettre en place les conditions d'un dialogue contradictoire et honnête. Les débats devraient être arbitrés par des experts indépendants, ce n'est pas toujours le cas. Je me souviens d'une réunion d'un groupe de travail parlementaire, à l'Assemblée nationale. Lorsque je suis arrivé, c'était un représentant des industries de la chimie qui animait le débat, distribuait la parole. Des élus de gauche et de droite étaient présents, personne n'a rien trouvé à y redire."

Ces nanoparticules que vous avalez sans le savoir

Dans la farine, le sel, les chewing-gum, le cassoulet ou encore les biscuits: elles font partie de votre quotidien sans que vous ne le sachiez. Les nanoparticules ont envahi vos placards. Si elles sont porteuses d'espoir dans la médecine, elles restent sources d'inquiétudes dans le secteur agroalimentaire.

Les nanoparticules, ce sont de toutes petites particules, plus petites qu'une cellule, utilisées comme additif dans la fabrication de produits et jugées beaucoup plus efficaces que leurs semblables un peu plus grande. On peut les retrouver sous les appellations E171 pour le dioxyde de titane, utilisé pour blanchir et rendre plus brillant, et E551 pour le dioxyde de silicium, pour fixer l'humidité et empêcher l'agglomération des matières. Si elles existent sous différentes formes, c'est la taille nano qui soulève des questions.

"Les nanoparticules qui posent problème dans l'alimentation sont celles qui sont d'origine métallique. Car elles ne se dégradent pas dans l'organisme et libèrent même des éléments qui peuvent être toxiques", analyse Francelyne Marano, professeur émérite de biologie à l'Université Paris Diderot, membre du Haut Conseil de santé publique et vice-présidente de la commission Risques liés à l'environnement.

Dans le sel, le chocolat, la farine, le dentifrice...

C'est bien tout le problème. Si ces particules sont autorisées, aucune recherche n'a encore été menée quant à leurs effets sanitaires à long terme. "Les études scientifiques montrent sur les animaux qu'il y a un passage des nanoparticules au niveau de la barrière intestinale et placentaire, et une accumulation dans les organes, ajoute la scientifique, également auteure de Faut-il avoir peur des nanos? Ces particules ne sont pas éliminées. L'être humain en avale tous les jours, dans le sel, le chocolat, la farine, le dentifrice, les sucreries et y est exposé pendant des années. Sur la durée, qu'est-ce que ça va donner?" Selon des chercheurs de l'Université de Zurich, le dioxyde de titane est soupçonné d'aggraver les inflammations intestinales. Une autre étude a mis en évidence son rôle dans l'apparition de lésions pré-cancéreuses chez le rat

L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) a pourtant conclu que certains de ces matériaux étaient toxiques "sur des organismes vivants et sur l'environnement" et a appelé à étudier ses effets chez l'homme. Dès 2006, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) classait le dioxyde de titane, même sous sa forme non nanométrique, "cancérigène possible".

"Pas de nanomatériaux manufacturés utilisés comme additif"

En principe, l'étiquetage des nanos est obligatoire dans l'alimentation depuis décembre 2014. Un règlement européen oblige d'apposer la mention [nano] avant le nom de l'ingrédient s'il est de taille nano à plus de 50% - ce sur quoi jouent les industriels. Vous pouvez chercher, vous ne trouverez pas cette appellation dans les rayons des supermarchés.

"C'est une obligation assez nouvelle, confie Vincent Designolle, directeur de cabinet de la directrice générale de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). On peut concevoir que les entreprises aient eu du mal, les premiers temps, à se l'approprier."

Sans compter que la définition même de nanomatériaux fait l'objet de vifs débat à la Commission européenne. Pour le Synpa - le syndicat des professionnels de l'additif - "il n'y a pas de nanomatériaux manufacturés utilisés comme additif dans l'industrie alimentaire", affirme sa secrétaire générale, qui se retranche derrière les différentes définitions discutées. Et si des nanoparticules peuvent être retrouvées dans certains produits, ils ont été introduits "de façon non intentionnelle", déclare Mélanie Le Plaine-Mileur, ajoutant que les nanoparticules existent à l'état naturel.

Ce que confirme l'Ania, l'Association nationale des industries alimentaires:

"Une présence résiduelle de nanoparticules dans les additifs alimentaires est possible. Elle est liée au mode de fabrication de ces ingrédients. Cela ne veut pas pour autant dire qu'il s'agit de nanomatériaux manufacturés."

Le représentant de la DGCCRF assure quant à lui que des contrôles sont en cours. Vincent Designolle indique que si une pratique trompeuse, avec l'intention délibérée de ne pas communiquer l'information au consommateur, de manière répétée, est avérée, un industriel pourra être condamné à une contravention de cinquième classe, soit 1500 euros d'amende. Et 3000 euros en cas de récidive.

Aujourd'hui, les nanomatériaux sont mis sur le marché sans même que le consommateur ne sache qu'il en ingère et sans enregistrement préalable. La faute à Reach - le règlement européen sur les substances chimiques - "qui n'exige pas expressément d'enregistrer les nanomatériaux comme de nouvelles substances", rapporte l'association de veille sur les nanoparticules Avicenn.

"Ils jouent aux apprentis-sorciers"

"Dès que l'on touche aux nanoparticules, on ne sait rien et on ne veut rien savoir, regrette Michèle Rivasi, députée européenne Europe Ecologie-Les Verts. Pourtant, pour les cosmétiques, le dioxyde de titane est interdit. Pourquoi ne le serait-il pas dans l'agroalimentaire? C'est la cacophonie la plus totale." Elle n'est pas la seule à dénoncer le silence des industriels sur le sujet.

"On n'arrive pas à avoir une information fiable sur les nanoparticules, regrette Mathilde Detcheverry, responsable de la veille pour Avicenn. Il y a une réelle opacité."

En France, depuis 2013, les industriels doivent déclarer leur importation ou production de nanoparticules. Mais ce registre appelé R-nano n'oblige pas à préciser les produits concernés. Impossible donc de savoir dans quels aliments elles se trouvent. "C'est la politique du pas vu pas pris, dénonce Michèle Rivasi. Les nanoparticules ne sont recensées nulle part. Ils jouent aux apprentis-sorciers."

Le travail des lobbyistes un peu plus encadré

Les lobbys, ou "clubs parlementaires", sont une quarantaine aujourd'hui à officier auprès des élus, d'après le recensement de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). La loi du 9 décembre 2016 relative à la transparence et à la lutte contre la corruption est censée encadrer le travail des lobbyistes auprès des parlementaires mais aussi des ministres et membres de cabinets. La loi "prévoit la création d'un répertoire numérique sur les relations entre les représentants d'intérêts et les pouvoirs publics" qui "sera tenu par la HATVP et sera accessible à tous sur internet", selon le site vie-publique.

Les modalités de publication de ce registre ont été précisées par un décret du Premier ministre daté du 9 mai dernier. Il prévoit une entrée en vigueur au cours du second semestre 2017 et au plus tard fin avril 2018. Dans le détail, il s'adresse à toute organisation qui "consacre plus de la moitié de son temps à une activité qui consiste à procéder à des interventions en vue d'influer sur une ou plusieurs décisions publiques" et entre en communication avec les élus "au moins dix fois au cours des douze derniers mois".

Le décret demande aux lobbyistes d'adresser à la HATVP - dans un délai assez long - le type de décisions publiques et les questions sur lesquelles ont porté "les actions de représentation d'intérêts", les catégories de responsables rencontrés ainsi que le montant des dépenses affectées à ce lobbying. Mais ni le nom des députés avec qui ils ont échangé, ni la position défendue et encore moins la date de la rencontre ne seront communiqués. Et si le répertoire est public, les informations ne seront accessibles que cinq ans après publication.